Bienheureux Léonide Féodoroff

Père Serge Obolensky

Copie d'un articla de "Plamia 1993"

Serge OBOLENSKY
(1909-1992)

La vie du prince Serge Obolensky fut singulière comme l' était sa personnalité. Il était né en Russie en 1909. Arrière petit neveu de Léon Tolstoï, il passa son enfance à lasnaïa Poliana où, après la révolution, son père avait été nommé intendant de la propriété. Il connaissait la maison dans tous ses recoins et pouvait commenter en détail les descriptions tolstoïennes et en expliquer les subtilités. Avec sa famille il resta en Union Soviétique jusqu'en 1925. Ainsi comme lycéen il assista aux obsèques de Lénine et se souvenait même de la chanson assez irrévérencieuse qu'il chantait à cette occasion avec ses camarades. Obligés de quitter leur patrie, ses parents se réfugient en France, où Serge complétera ses études au collège de Cambrai, puis en Belgique où une partie de sa famille s'est enracinée.
Né dans une famille libérale - en politique comme en religion - Serge se tourna vers le catholicisme, comme d' autres membres de sa famille. Il ne s'agissait pas seulement d'une nouvelle orientation religieuse ou d' une simple intégration dans le nouveau milieu qui devenait le sien puisqu'il décida de devenir moine et prêtre. Serge Obolensky n'a jamais fait les choses à moitié. Attiré par I' ordre bénédictin — auquel il restatoujours attaché — il entra au monastère de l'Union à Amay sur Meuse, puis fut envoyé à Rome à l'Abbaye Saint Anselme où il fit ses études de philosophie. Ayant décidé de choisir le clergé séculier, il entra au Russicum en 1935 pour ses études de théologie. Il fut ordonné prêtre en 1940, au titre de la Congrégation pour les Eglises Orientales. Le cardinal Tisserand avait été et demeura l' autorité paternelle auprès de laquelle il trouva toujours aide et compréhension.
Il achèvera ses études supérieures à l'université Grégorienne où il obtint un doctorat de philosophie en défendant sa thèse sur Alexis Khomiakov : "La philosophie de l'esprit de A.S. Khomiakov" (1943). Il s'était déjà fait remarquer à la fois par son souci de grande rigueur dans la pensée comme aussi par une dose de non conformisme qui ne pouvait échapper à personne. En raison de ses succès et plus encore de sa grande curiosité d'esprit et de ses connaissances dans des domaines fort variés mais spécialement dans celui des idées philosophiques en Russie, il semblait tout désigné pour devenir professeur d'histoire de la philosophie russe à l'Institut Oriental. Mais la chose ne fut pas possible, semble-t-il, pour des raisons administratives.
Avec la guerre commencent di-erses activités, souvent au service de es compatriotes qui se trouvaient .lors en Italie. Cette action tout à la ois caritative et missionnaire se loublait d' une activité de journaliste lui élargissait encore le champ de ses •elations et de ses contacts avec les nilieux les plus divers. Faut-il dire que cette activité n'était pas du goût de tout le monde car elle n' était guère conforme au modèle de l'activité sacerdotale habituelle.
Avec la fin de la guerre, le P. Serge revient en France. Il aura une chambre à Meudon. Il fait partie des professeurs de l'Internat et s'attache spécialement à l'enseignement du russe. Ses cours, et en particulier sa lecture d'Eugène Onéguine, sont à la fois une occasion d'étudier avec précision la langue classique de Pouchkine mais aussi d'ouvrir les élèves à tous les problèmes de l'histoire russe. Mais la vie d'une école ne se réduit pas aux cours magistraux, il y a les contacts avec les élèves et l'éveil aux questions du moment, celles qui se posent ici et celles qui se posent en URSS. Ce travail qui est celui d'un vrai pédagogue, le P. Serge sut le faire, excellemment, mais à vrai dire en s'adressant à un groupe réduit, aux individualités chez lesquelles il trouvait du répondant
Cependant cet enseignement ne suffit pas à occuper le P. Serge, il se lance dans une étude précise du monde soviétique. A vrai dire, la présentation de l'URSS telle qu'elle était faite alors dans la presse comme à l' université était très déformée par des préjugés idéologiques : à cette époque on enseignait partout que "l'URSS n'est pas dangereuse politiquement, car elle est fondamentalement démocratique ; mais elle est très dangereuse économiquement, car grâce à l'économie planifiée elle va bientôt nous écraser". Le P. Serge savait que ce jugement était stupide et il le disait. Mais pour s'opposer à l'opinion dominante il ne suffit pas de dire la vérité, il faut la prouver par une solide argumentation. Le P. Serge se lance alors dans une immense enquête sur l'économie réelle du bloc soviétique. Conscient du mensonge généralisé de l'information officielle, il a l'audace de penser que seules des méthodes similaires à celles utilisées pour étudier les civilisations disparues permettent une approche scientifique ! Aujourd'hui on sait qu'il avait raison mais il fallait son indépendance d'esprit pour se lancer dans une telle aventure pratiquement en solitaire.
La qualité de son information et la valeur de ses études sur des points particuliers (transport, alimentation, etc...) étaient telles qu' elles furent remarquées par ceux qui étaient immunisés contre l'esprit idéologique : les grands commerçants et les militaires. Finalement c'est du côté de l'armée qu'il sera reconnu : il sera recruté par l'OTAN pour le SHAPE comme expert civil des problèmes soviétiques. C'est l' époque où il vit à Fontainebleau. Son travail demande la discrétion et dès lors il prend quelques distances avec ses anciennes relations mais sans jamais rompre les liens.
Depuis des années il ajoutait à ce travail une activité de traducteur :
il avait participé anonymement à P édition de la Correspondance secrète de Staline avec Roosvelt, Churchill etc.. .2 vol (1959). Il traduisit les
deux volumes des Mémoires du Maréchal G.Joukov (1970). Mais il ne se limitait pas à des oeuvres concernant la guerre : tout ce qui touchait à la ence en URSS retenait son atn, comme en témoigne, entre , la traduction du livre intitulé ussie contestataire, Documents apposition soviétique (1971)
une explication en italien, en français, en anglais, en allemand, pour ne rien dire du russe, en faisait un professeur très efficace devant un auditoire international.
De plus il fut chargé par la Congrégation pour les Eglises Orientales de s'occuper de la traduction en russe des textes du missel romain. Une tâche qui l' intéressa beaucoup et à laquelle il se dépensa tout entier avec son goût de la langue, ses exigences esthétiques et sa rigueur théologique. Là aussi, ses positions originales et tranchées ne furent pas pour lui source de grandes satisfactions, mais son oeuvre en ce domaine aussi restera éclairante et portera un jour ses fruits.
Cet homme qui mena toujours une vie très personnelle savait partager la vie de la communauté, au moins pour ce qu'il estimait essentiel. De même il sauvegarda toujours les liens avec sa famille, spécialement avec sa soeur, Madame Thierry d'Ydewalle, chez laquelle il venait tous les ans passer ses vacances. C'est au cours d'un séjour chez elle qu'il est décédé à la suite d'une hémorragie cérébrale.



Article ajouté le 2008-10-15 , consulté 95 fois

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