Bienheureux Léonide Féodoroff

UNIATES ET ORTHODOXES

UNIATES ET ORTHODOXES
AUX ETATS-UNIS
Avant la Naissance de l'Oecuménisme:
La "Conversion" en masse à l'Orthodoxie Russe
des Catholiques de Rite Oriental aux Etats-Unis d'Amérique
à la fin du XIXe siècle.

Ceux qui ne sont pas famiers avec la complexité des rela-ons inter-ecclésiales, et en partiulier ce qui concerne le catholiisme romain et l'orthodoxie orientale, peuvent être étonnés d'apprendre que plus de 300.000 catholiques de rite byzantin-slave vivent dans le territoire des Etats-Unis. Ils se répartissent en deux juridictions ou archidiocèses, l'un pour ceux qui préfèrent être connus sous le nom d'Ukrainiens, et l'autre itre pour ceux qui ont voulu garder l'ancienne dénomination de
ruthènes. Les deux groupes sont en outre subdivisés en trois ou quatre
,diocèses. En fait ils représentent, dans  leur grande majorité, les descendants d'émigrants qui sont arrivés aux Etats-Unis venant des régions orientales de l'Empire des Habsbourg ou Empire Austro-Hongrois avant ou après le tournant du siècle
D'après les calculs des experts leur nombre devrait être au le triple de ce qu'il est actuellementt. On considère que 300.000 eux ont adopté le rite latin,
sont assimilés dans des paroisses de ce rite, en majorité slovaques -
ou plus rarement polonaises Les autres forment le noyau
sieurs juridictions Orthodoxes Orientales, en particulier de l'Eglise Orthodoxe des Etats-Unis (Orthodox Church of America: OCA). 95% des fidèles de cette Eglise sont, au dire des experts, catholiques aussi bien qu'orthodoxes, les descendants
d'anciens catholiques de rite oriental ou Uniates, nom sous lequel on les désigne parfois.
Ce mouvement de "conversion" massive à l'Orthodoxie débuta au commencement de notre siècle et se poursuivit en plusieurs vagues successives. Il résulta de divers facteurs, dont l'exposé détaillé fait l'objet de cet article. Les éléments dominants furent: les mouvements idéologiques qui déjà en Europe influençaient le clergé qui émigra, la façon hostile dont il fut reçu par la hiérarchie catholique romaine américaine, la question du célibat, et -enfin l'inaction regrettable de la Congrégation pour la Propagation de la Foi, qui était bien mal informée. Il faut aussi tenir compte de ce qu'à cette époque la mission russe orthodoxe aux Etats-Unis n'avait guère de scrupule à faire du prosélytisme, pour amener les émigrants de son côté afin de s'accroître à leurs dépens.
Ce mouvement vers l'Orthodoxie a son origine dans la vie etl'oeuvre d'une seule personne, Alexis Tnth (1854-1909).Celui-ci arriva en 1889 aux Etats-Unis, en tant que prêtre uniate (Catholique Oriental), pour entreprendre un travail pastoral parmi les émigrants. Tôth était un prêtre du diocèse de Ereshov (Eperjes cri Hongrois), une ville de province siège d'un évêché uniate, dans ce qui  était alors le Royaume de Hongrie mais est à présent la Slovaquie. II y avait occupé diverses fonctions élevées, dans la chancellerie épiscopale et au séminaire de I'évêché. Tôth mourut trente ans plus tard aux Etats-Unis,  archiprêtre ortho-
doxe russe, sous la juridiction d'évêques orthodoxes Russes. Ceux-ci, qui résidaient d'abord à San Francisco, s'établirent plus tard à New York, lorsque sous l'impulsion de Tôth se fut réalisé le passage en masse des Uniates à l'Orthodoxie. A sa mort, TÔth fut proclamé le "Père de l'Église, Orthodoxe cri Amérique" (1). Son éloignement de l'Eglise catholique est en grande partie le résultat de l'opposition qu'il rencontra de la part de Mgr John Ire-land, archevêque de St. Paul dans l'Etat de Minnesota, où Tôth avait
l'intention d'oeuvrer. Ireland lui refusa catégoriquement toute juridiction, d'abord etavant tout parce que Toth était un prêtre marié. Auparavant déjà, en Europe, Tôth avait eu des sympathies pour l'Orthodoxie. C'est pourquoi il eut alors recours à l'évêque Russe Orthodoxe de San Francisco, Vladimir (Sokolovsky) (+1933). Le 25 Mars 1896, cet évêque reçut dans l'Orthodoxie Tôth avec sa paroisse, qui comptait environ 400 personnes. Ainsi  débuta le mouvement que Toth devait guider durant les années qui lui restaient à vivre, un mouvement qui amena finalement 300.000 personnes à quitter I'Eglise catholique pour accepter rthodoxie;
25.000 le firent sous l'impulsion directe de Tôth lui-même, qui organisa personnellement le transfert d'environ 120 paroisses.
Tels sont les faits de base. Ce qui suit est un essai pour initier le lecteur aux nombreux problèmes impliqués dans cet événement, en particulier pour ce qui regarde tout l'arrière-fond historique et sociologique de l'émigration. Nous voudrions expliquer le succès de Tôth et la motivation de ceux qui le suivirent.
Pour une meilleure compréhension de la situation propre aux Etats-Unis, il faut d'abord replacer Ies émigrants dans leur contexte européen.

Le Passé Européen: La Recherche d'une Identité Nationale

En Europe, ceux qui devaient devenir des émigrants vivaient dans des pays situés des deux côtés des Carpathcs, les uns dans des régions qui forment aujourd'hui les limites occidentales de l'Ukraine soviétique, d'autres dans des territoires du Sud-Est de la Pologne, d'autres encore dans la Slovaquie orientale et dans le Nord-Est de la Hongrie. Au tournant du siècle ces territoires faisaient partie soit de la province autrichienne de Galicie, soit des limites Nord-Est du royaume de Hongrie. Originairement la Galicie avait été peuplée en majorité par des Slaves Orientaux et elle était plutôt en relation avec l'Etat "Rouss" de Kiev; mais ensuite elle avait été dominée pendant des siècles par les Polonais Catholiques. Jusqu'à l'époque des partages, elle avait été rporée dans le Royaume poIono-lithuanien d'abord et plus tard dans le royaume de Pologne;. Les Slaves de Hongrie, et en partculier ceux qu'on appela plus tard Slovaques et Ruthènes, connurent -la conquète de la Pannonie par Magyars au dixième siècle. Il faut rappeler que, depuis 1'Accord" 1867, les territoires autrichiens part et les territoires hongrois de l'autre jouissaient dans la Double Monarchie" d'un haut de-d'autonomie politique, culturelle et linguistique. Ils n'étaient plus unis que par la personne d'un monarque commun. Cette différence politique entre Autriche et Hongrie devait se refléter plus tard parmi les émigrants.
L'homme qui décidait de quitter sa maison, située dans les misérables villages d'Autriche Hongrie, était pauvre et illettré, c'était un ouvrier agricole ou un paysan, et un isolé. Il désirait quitter-l'Europe à cause de l'écrasante pauvreté et de la crise économique endémique  dans ces provinces reculées. Il espérait trouver du travail une mine de charbon américaine, mais il souhaitait n'y rester que temporairement, et revenir ver sa vie chez lui, en Europe fans son village, en homme aisé. Ces villages étaient parmi les plus primitifs de l'Empire. Les tout premiers émigrants de Galicie venaient environs de Grybow, Gorlice, , Neu Sandec, Krosno, et Sanok, localités situées dans la région montagneuse qu'on appelle Lemkovchtchina, à cause d'une variante particulière du dialecte de la Province. Ceux du royaume de Hongrie provenaient aussi d'une région vallonnée, la Subcarpathie, où s'étendaient les campagnes voisines Szépes, Sâros, Abaûj, et Ung.
Aujourd'hui, les descendants de ces émigrés se servent aux Etats-
de noms divers pour définir leur origine ethnique, selon l'affiliation ecclésiale ou nationale que les immigrants ont adoptée
lorsqu'ils arrivèrent dans leur nouveau pays: Russes, Slovaques, Carpatho-Russes, Ukrainiens, Russines, Ruthènes, Ugro-Russynes, Hongrois, Slaves, Petit-Russiens, etc. Quand on voit cette surabondance de classifications, on peut s'étonner qu'en Europe ces gens ou leurs parents aient vraiment manqué de toute "conscience nationale", telle qu'on la définit communément aujourd'hui. Mais il faut se rappeler qu'en Europe le paysan de ces régions avait tout au plus, à l'époque où il émigra, le sentiment d'être "de son village". Peut-être avait-il aussi une vague idée d'appartenir à une certaine région géographique, mal définie. En revanche il avait conscience d'être l'héritier d'une certaine identité culturelle et religieuse. C'est cela qui pour lui demeurait le symbole de son unité
ethno-culturelle avec ses coreligionnaires, en dépit de siècles d'oppression, - ou peut-être à cause d'eux. Cette situation devait changer bientôt. Mais, dans les dernières décennies du siècle passé, ces paysans de l'Europe de l'Est semblaient avoir été conservés dans la glace, tels qu'ils étaient au Moyen-Age ou à l'époque des guerres de religion. Cela est surtout frappant si on les compare aux populations occidentales de l'Europe, en cet âge qui vit naître tant de nations et de nationalités. Ces gens étaient le reflet d'une époque où la politique internationale, l'éveil des nationalismes, l'apparition ou la destruction des empires, n'affectaient que bien superficiellement la conscience populaire au sens large. Le sentiment qu'ils avaient de leur unité dépendait strictement de catégories religieuses, ecclésiales.
La situation était telle qu'à son arrivée aux Etats-Unis l'étmigrant était souvent incapable de répondre aux questions que lui posait l'office de l'émigration au sujet le sa "nationalité". Parfois il s'identifiait lui-même comme un Rusnak, un terme habituel pour les slaves qui suivaient le rite oriental en Hongrie, Ou encore il se disait un Russyne, un vocable qui traduit en fin de compte le lien de tous ces slaves avec la Rouss' de Kiev. En d'autres cas il se définissait comme in Slave ou u, Slovaque (slovenskij). Mais parfois i'i migrant donnait comme pays d'origine celui dont il était citoyen; en ce cas il était enregistré comme Autriehien, ou comme Hongrois. La façon peut-être la plus drôle., mais pour eux la plus naturelle, de se donner une identité fut addoptée par ceux par ceux qui, plutôt que d'essayer de ce fabriquer une nationalité, préféraient se définir en termes eeclesiaux et religieux ils disaient être 'Greco-Catholiques„ ou même 'Grecs". De fait l'administration impériale se servait souvent de ce terme pour les distinguer des Latins, ou Catholiques Romains, qui formaient la majorité des habitants le l'Empire (2). Mais ces Slaves de rite byzantin ne parlaient pas le grec, pas plus qu'ils n'en faisaient usage dans leur liturgie, et ils l'avalent rien de commun avec Homère, Pindare, ou avec cette nation moderne qu'est la Grèce acuelle.
De ce qui précède il f aut retenir que si les émigrants n'avaient pas conscience de leur nationalité ils étaient par contre très conscients de leur religion.
Qu'ils aient été amenés au christianisme par les disciples de Cyrille et Méthode   dans ccrtaines  régions, et dans d'autres par suite du  baptême de Vladimir de Kiev à la fin du dixième siècle, ces Slaves avaient  reçu le ehristianisme sous sa
forme byzantine. Professant l'Orthodoxie orientale durant le
Moyen-rage et en dépendance plutôt floue du Patriarchat de Constantinople et des Métropolites de Kiev, ils étaient entrés dans la Communion Catholique Romaine en raison de circonstances politiques, culturelles, ecclésiales   mais en conservant leur rite et leurs coutumes et
usages particuliers, lors des Unions de Brest (1596) et d'Uzhgorod (Ungvar) (1646) ). Vivant dans des pays dominés une puissante aristocratie Catholique Romaine, -les royaumes de Pologne et de Hongrie et plus tard l'empire des Habsbourg ils avaient perdu  leur noblesse propre par la latinisation culturelle de leurs maîtres. Ils avaient souffert une Latinisation graduelle de leur  propre liturgie et de leur rituel et cela en partie par la faute du  clergé lui-même. Ils Ils avaient ressenti l'attiude généralisée de mépris dans laquelle ils étaient tenus par la majorité Catholique Romaine, qui les considérait  comme n'étant plus guère  que des paysans demi-schismatiques.
Jusqu'à 1807 , leur Église apparaît  les documents  de l'Empire Autrichien sous le nom d' "Eglise
Uniate", et c'est sous ce nom qu'on les connaissait, Après cette date on
commença   d'utiliser le terme ineongru d'Eglise Gréco-Catholique",
Son seul avantage était de permettre à la Chancellerie Impériale
de les distinguer des "Catholiques romains ou "latins" aussi bien que Serbes Orthodoxes de la Vojvodine ° et des Rouaminse la Bukovine. Ceux-ci étaient considérés comme appartenant à l'Eglise Grecque orientale" puisque comme les Uniates ils célébraient selon le rite byzantin, le rite de l'Empire grec d'Orient 
  En Galicie autrichienne ces "Gréco-Catholiques" étaient sujets du Métropolite de Galitch ayant son siège à Lvov (Lviv, Lwow, Lemberg, Leopo) Ceux de l'Ouest étaient sujets du diocèse suffragant de Przemÿsl (Peremys`l'), tandis qu'au Sud-Est il y avait un autre diocèse suffragant, celui de Stanislawow (aujourd'hui Ivano-Erankovsk). A l'Est de la rivière San, dans la moitié orientale de la Galicie, ils formaient à peu près 45.5 % de la population. En Hongrie, les "Gréco-Catholiques" dépendaient de l'évêque de Mukachevo (Munkâcs), avec résidence à Uzhgorod (Ungvâr), et plus tard aussi à Preshov (Eperjes, Prjashev), en Slovaquie Orientale, ainsi qu' il fut confirmé par Pie VII en 1818. Ici l'influence politique et culturelle hongroise était plus marquée que l'influence polonaise ou autrichienne correspondante en Galicie, et elle s'étendait directement aux affaires ecclésiastiques. En 1771 encore l'évêque de rite latin d'Eger (Agria), un Hongrois, refusait de
reconnaître l'existence d'une double hiérarchie; il traitait l'évêque de Mukachevo comme son "V1carius ritualis" et les prêtres "Gréco-Catholiques" commes les vicaires ou les assistants de son clergé paroissial latin.
Les différences et parfois le manque total de conscience nationale de ces "Gréco-Catholiques" créent bien des difficultés lorsqu'on est forcé de choisir un nom pour les décrire au sens ethnique, en particulier dans leur nouveau foyer sur le continent
américain. Peut-être le terme "Ruthène" pris au sens large convient-il le mieux. Dérivé du latin Ilruthenus" il était le nom utilisé par les sources latines médiévales et par la papauté romaine pour décrire les deux groupes des GrecoCatholiques" - ceux des deux côtés des Carpathes aussi bien que ces Slaves Orientaux qui s'étendaient au Nord-Est et même vers le Nord jusqu'à Novgorod. Aujourd'hui, le nom fait cependant problème. Les gens de la Galicie autrichienne insistent sur le terme "Ukrainien" lorsqu'ils décrivent leur origine ethnique. Toutefois ce terme ne fut en usage en Galicie qu'à une époque relativement récente (à la fin du dix-neuvième siècle au plus tôt), et les immigrants ne l'utilisèrent aux Etats-Unis qu'après 1917, pour se distinguer de leurs frères venant de Hongrie. Ces derniers continuent aux Etats-Unis à s'appeler Ruthènes, en majorité. Dans le présent article, l'emploi du terme "Ruthène" ne fait pourtant pas référence à eux de façon exclusive. Partis au siècle dernier des régions européennes les moins conscientes de leur nationalité, ces Ruthènes de Hongrie n'avaient en effet aucune chance de participer aux mouvements politiques ultérieurs. En témoigne le fait qu'un grand nombre de ces mêmes  Slaves "Gréco-Catholiques" de Hongrie préfèrent se dire "Slovaques", en particulier en dehors des Etats-Unis. Le nom "Ruthène" qui nous utiliserons ;.dorénavant pour parler des migrants, dans leur patrie comme dans le Nouveau Monde, est donc pris ici dans son sens le plus large. Nous l'employons dans cet article comme une dénomination commune à tous les groupes "Gréco-Catholiques" concernés, et quelle que soit la définition ethnique qu'ils aient eux-même adoptée par la suite. Puisque le nom "Ruthène" était habituellement utilisé dans les documents datant de la période de l'émigration, et dans un sens qui définissait le mieux l'identité ecclésiale des émigrants (le facteur primordial qui faisait leur unité), ce nom semble convenir bien mieux que l'équivoque et ambigu Gréco-Catholique"

Russophiles, Ukrainophiles; Magyarophiles, Définitions ethniques.

Ces premiers immigrants rrivant aux Etats-Unis étaient ilcttrés. Mais petit à petit il en vint d'autres, d'un niveau social plus levé: des prêtres, quelques enseignants, des écrivains, des gens cultivés de la province. Ils étaient certes peu nombreux par rapport à a masse inculte des paysans et de leurs familles. Mais par contre ce furent ceux-là, et en particulier le clergé, qui dans l'émigration déterninérent les diverses orientations qui se manifestèrent: natieale, ethnique, culturelle, et .religieuse .
A la différence des simples paysans, ils avaient assimilé l'influence des divcrs: mouvements idolo iques qui régnaient de leur temps et dans leur contexte géographique. En comparaison de leurs rères moins fortunés, ils avaient une idée déjà plus précise de leur origine ethnque, même s'ils n'étaient guère d'accord. sur la façon de l'exprimer  et s'ils n'interprétaient pas de la même façon  les divers courants idéologiques et  politiques alors en vogue: C'est eux qui devaient finalement donner aux immigrants une certaine consience nationale-, mais cette conscience dépendrait de la faction à laquelle ces prêtres ou ces laïcs sous rivaient, - car ils étaient fondamentalement désunis. C`est la raison la situation confuse actuelle, avec toutes ces différences affirmation nationale et de juridiction qu'on observe entre les descendants de ces émigrants.

 Pour mieux comprendre la situation actuelle, et comment elle s'est développée dans le Nouveau Monde, il est utile de passer brièvement en revue la mouvance
idéologique qui  jouait en Galicie autrichiennes et dans le royaume de  Hongrie parmi l'intellengentsia  ruthène une classe  composée presque. exclusivement des
membre s du clergée de leurs familles. 
Le 19e siècle avait vu l'expansion du slavophilisme et du panslavisme parmi certains groupes conservateurs d'intelllectuels russes orthodoxes dans l'empire de saint-pétersbourg   Dans les territoires des Habsbourg   ces mouvements s'étaienti acquis
des adhérents bien qu'ils aient été aient été considérés avec suspicion. dans les
cercles officiels à cause de leurs liens avee la russie impériale ainsi
que .leurs sentiments antiteutoniques.En Gallicie autrichienne, où les ruthènes avaient souffert durant des siècles de l'oppression polonaise les éméments   pro Russes et pro orthodoxes.  de ces idéologies attiraient tout spécialement la sympathie Parmi les groupes conservateurs du clergé ruthène de 1850, ils donnèrent naissance à la  russophilie ce qu'on appelait parfois la
moscouphilie. Leur influence en un  point pénétra directemente: jusqu'au
Métropolite, par l'intermédiaire   du clergé qui l'entourait et qui était imbu de ces idées  " le groupe de St Georges.Le journal ru thène panslavisme  "Slovo" ; avait proclamé :é dans un manifeste l ' i identité des  Ru thènes galiciens avec,les :petit Russiens l'Ukraine Russe et avec
les Grands russiens de Moscou, qui ne formaient qu'un seul peuple et
partagaient une origine une histoire une religion. langue, une littérature commune
 Ces idées, et d'autres formaient la base x mouvement des Galiciens Russophiles. Ces opinions se propageaient surtout dans le milieu clérical, où leurs adhérents furent connus comme les "Vieux Ruthènes". Leurs leaders, Bogdan Deditskij, John Naumovitch, et Jakov Golovatskij, se trouvaient fréquemment en difficultés avec le gouvernement, bien que restant proches de la hiérarchie ecclésiale. Naoumovich, un prêtre d'une paroisse de la campagne, fut même emprisonné et jugé pour haute trahison, après que sa paroisse et lui se furent soumis à l'Orthodoxie Russe. Les cercles gouvernementaux étaient particulièrement opposés à ce fait, -souvent dénoncé par les Polonais -, que les Russophiles et par leur médiation le métropolite lui-même reçoivent une aide monétaire du gouvernement impérial du tsar Alexandre III. Celui-ci, bien que bannissant le mouvement séparatiste "Ukrainophile" dans la Russie même, soutenait par contre les "Vieux Ruthènes" galiciens, et leur faisait parvenir de l'argent par l'aumônier de l'ambassade russe à Vienne.
A l'époque des premières émigrations, l'Ukrainophilisme, mouvement d'opposition politique parmi les Ruthènes de Galicie, était encore à l'état embryonnaire. Il avait commencé comme un mouvement séparatiste, littéraire d'abord mais politique ensuite, dans les sa-
lons intellectuels aristocratiques que séduisait une interprétation particulière du Credo panslaviste en Ukraine russe. Anti-tsariste, et populiste avec des connotations socialistes, ce mouvement se propagea parmi les intellectuels libéraux de Galicie durant la seconde moitié du Dix-neuvième siècle, surtout après a diffusion des écrits de Michel D)ragomanov. Un groupe qui 'opposait aux Russophiles et 'appelait lui-même "Jeunes Ruthènes" soutenait les partisans de cette idéologie Ukrainophile: les "Jeunes Ruthènes" prônaient l'usage du langage populaire dans la  littérature, l'éducation des masses, la démocratie, et l'union des
Galiciens ruthènes avec leurs frères de l'Ukraine russe En effet d'après les Ukrainophiles ils ne formaient tous ensemble qu'un seul peuple bien défini. Graduellement, mais bien plus tard que dans l'Empire russe, les vocables Rouss' et Ruthène devaient être remplacés dans les écrits des Ukrainophiles par les termes correspondants "Ukraine", "Ukrainien". Ce processus commençait tout juste à l'époque dont nous nous occupons pour le moment. L'aile gauche du mouvement Ukrainophile, avec à sa tête l'auteur bien connu Ivan Franko, était nettement de caractère socialiste et se complaisait fréquemment à la polémique anti-cléricale. Il est manifeste qu'à l'origine cette tendance éveillait peu d'enthousiasme
dans les rangs du clergé conservateur. Par la suite pourt. nt plusieurs membres du clergé devaient soutenir le mouvement, car ils y voyaient un moyen de s'affirn
comme une identité ethnique et religieuse séparée, et une vois de propagation d'un idéal nationaliste. L'Ukrainophilisme finit par devenir l'idéologie dominante, parmi le clergé qui demeurait au pays et qui restait uniate. Le métropolite de Lvov à l'époque de l'émigration, Sylvestre Sembratovych, soutcn it prudemment les U rainnophiles plus conservateurs, et il souscrivait à leurs théories, - en contraste avec ses prédécesseurs sur le trône de Halyc, qui étaient plutôt Russophiles. Certains des membres du clergé et des intellectuels qui arrivèrent plus tard aux Etats-Unis étaient aussi des Ukrainophiles, en particulier ceux qui venaient du Diocèse de Stanislâwôw où le mou-ement avait acquis une grande popularité.
En Hongrie, la situation était dus complexe et présentait certains aspects fondamentalement différents. Le gouvernement était, dans 'ensemble, bien moins tolérant pour les minorités. Les Ruthènes qui y habitaient avaient acquis, de par leur longue séparation d'avec eurs co-religionaires de Galicie, one identité culturelle un peu diférente; elle se marquait notam ment par des variantes dans le
;haut d'église et dans la pronon,iation de la langue liturgique. Ils :étaient traditionnellement plus ;onservateurs que leurs frères de l'autre côté des Carpathes, et leur onscience nationale était encore glus floue. Dans le clergé, il y avait
peu- d'enthousiasme pour 'Ukrainophilisme de certains des Galiciens, cela malgré les efforts de Tolodymyr Hnatiuk et de Dragoma~ov que nous avons déjà menionné. Par contre il y avait une endance russophile marquée; ce entiment avait été éveillé par la enue en Subcarpathie de l'armée npériale russe chargée de réduire rs révoltés magyars, en 1849. C'est Preshov surtout que ce mouveient était populaire dans les ercles cléricaux. Parmi ses adhé~nts il y avait le fameux poète ~uchnovié, et aussi cet Alexis Tôth ui est un des principaux personages de l'histoire que nous raportons.
Cependant les Russophiles de reshov étaient peu nombreux en Dmparaison des Magyarophiles Uzhgorod (Ungvâr), où se trouvait la résidence de l'évêque de Mukaievo. Dans le royaume de Hongrie, Les meilleures possibilités de promotion socio-culturelle et d'accès à sducation supérieure étaient ré:rvées à ceux qui parlaient le langage de la classe dirigeante, le hongrois, et qui adoptaient la culture et les traditions des Magyars. Cela explique qu'un grand nombre de membres du clergé Ruthène et leurs familles aient opté pour ce "magyarisme", ainsi que le firent aussi d'autres Slaves de rite latin vivant en Hongrie. En Subcarpathie, le prêtre magyarophile typique dédaignait l'usage d'un dialecte slave, parlait hongrois à la maison avec sa famille, faisait ses sermons et ses conférences dans ce langage adopté; il ne parlait le patois local qu'avec ses domestiques ou avec les paysans illettrés. Il était en outre partisan de latiniser le plus possible le rituel Byzantin-Slave, ceci en contraste complet avec les Russophiles qui prônaient la pureté liturgique. La majorité des prêtres qui devaient partir de Hongrie pour les Etats-Unis appartenaient à cette tendance. Dans le Nouveau-Monde ils continuèrent à correspondre et à converser dans leur langage préféré, - le hongrois -, ce qui devait créer bien des difficultés dans leurs relations avec le clergé galicien ou encore lorsqu'ils avaient la charge de paroisses à majorité galicienne, pour lesquelles la langue de Pet®fi et de Kossuth n'était qu'un sabir incompréhensible.
Il y en avait encore d'autres, mais semble-t'il très peu, qui à l'époque des émigrations considéraient que les Ruthènes de Hongrie occupaient une position tout à fait unique et qu'ils étaient un peuple à part. Ceux-là s'opposaient à toute assimilation avec les autres peuples slaves qui les entouraient. Il est possible que cette attitude ait été en rapport avec la conscience patriotique régionale des paysans de ce territoire, qui insistaient sur leurs liens prétendus avec la Rouss' de Kiev et se refusaient à toute identification avec les Russophiles ou les Ukrainophiles. Il semble que ce mouvement ait gagné récemment du terrain dans les milieux de l'émigration aux Etats-Unis où il paraît dominer, Dans la patrie d'origine toutefois, l'avènnernrrnt du pouvoir soviétique et la p;.`laque du régime communiste se ra+ au avoir imposé. une idéologie Ukrainophile la plus grande partie du territoire subcarpathique a été annexé à l'Ukraine soviétique sous le nouveau nom de "Territoire Subcarpathique", littéralement "du jour au lendemain".
Pour rendre le problème encore plus complexe un grand nombre des émigrants qui partaient du royaume de Hongrie, et q:ui suivaient le rite byzanti.étaient culturellement et linguistiquement moins proches des gens de même rite vivant à 1`Est du pays que des Slovaques actuels , qui en majorité sont des catholiques de rite romains de rite latin. Toutefoiqs les slovaques de rite byzantin n'ont pas toujours été reconnus connus comme tels parce  que la nationalité slovaque n'était encore
qu'en processus de formation à cette époque. On trouve cependant
quelques sources docçcntaires qui les distinguent bien., Un. document
de l'amhassade augtrichienne  près le Saint-Siège fait la différence
entre les "Grec cathotiques Slovaques et Ruthènes" et les catholiques slovaques de rite latin qui émigrent à partir du Royaume de Hongrie (3). On trouve un témoi-
gnage dans le même sens dans une autre source impartiale date de l'époque des émigrations .Aujourd'hui cependant.des écrivains qui sont actifs dans  ecclésiale des Ruthènes des USA hésitent   à l'admettre, à cause de ses implications politiques, Celles-ci ne vont évidemment pas dans le sens de ceux qui s'efforcent de présenter le groupe des émigrés originaire de la Hongrie comme un corps homogène uni par une même origine ethnique.
La plupart de ces émigrés originaires de la région de Preshov parlaient un dialecte plus proche du Slovaque moderne que du lan gage employé par la majorité des autres émigrés qui venaient de la Galicie ou de la région d'Uzhgorod; ils ne comprenaient donc pas les sermons prêchés par les prêtres galiciens dans les églises que se construisirent les émigrés dans le Nouveau Monde. C'est une des raisons pour lesquelles tant d'entre eux se joignirent aux paroisses slovaques de rite latin, car les prêtres y parlaient un langage qu'ils comprenaient mieux.
Cette terrible confusion au sujet de l'identité nationale continue jusqu'aujourd'hui, et même en dehors de la patrie Ruthène d'origine ou aux Etats-Unis où aboutit l'émigration principale. Un exemple est particulièrement pertinent. Des groupes de paysans de la région de Preshov, au Nord de la Hongrie, avaient été transplantés par le gouvernement impérial autrichien dans le territoire de BicsBodvos (Bacica) de la Hongrie du Sud, aujourd'hui la Serbie du Nord (Vojvodine) durant le dix-huitième siècle. Les descendants de ces émigrés (ils sont aujourd'hui 30.000 au total) s'accrochent tenacement à leur dialecte slovaque de l'Est, dans lequel ils publient des revues et composent des oeuvres littéraires. Mais, influencés par des mouvements politiques ultérieurs et par des contacts idéologiques, ils s'affirment Ruthènes (Rusini), et parfois ils essaient même de s'identifier aux Ukrainiens, avec lequels ils ont pourtant bien peu en commun, linguistiquement et culturellement.
Ces idéologies politiques et  conçues par l'intelligentsia, adoptées et propagées par le clergé, ne se diffusèrent que graduellement dans la paysannerie conservatrice à laquelle appartenaient la majorité des émigrants. Ils restaient "unis" en tant que victimes de l'oppression culturelle et économique, et ils partageaient une commune ignorance du vocable "nationalité" au sens où on le comprend aujourd'hui. Ils étaient fidèles à une forme particulière de culture religieuse et à une forme de prière qu'ils cherchaient à maintenir au Nouveau Monde également.
Ceux qui abandonnaient leur patrie en Autriche-Hongrie à la fin du siècle dernier pour émigrer aux Etats-Unis le faisaient pour diverses raisons. Le paysan ruthène était motivé, d'une façon plutôt négative, par la nécessité de fuir une dure situation économique, résultant de l'inégale répartition des terrains et d'un système injuste d'impôts. Une autre raison secondaire était que l'Amérique fournissait le moyen d'échapper au système social dégradant auquel il était soumis par les nationalités dominantes de l'Empire. A cause des différences culturelles et religieuses qu'il tenait de ses origines, le paysan ruthène avait été longtemps relégué au rang de citoyen de seconde classe. L'ironie de l'histoire fut que le rêve américain se révéla sous bien des aspects une illusion; et le pauvre émigrant "tomba de la poële à frire dans le feu".
Dans leurs villages encore, les paysans avaient été recrutés par des agents peu scrupuleux des mines de charbon des Etats-Unis,avec l'intention de les utiliser pour remplacer les travailleurs irlandais en grève. Les paysans, habitués à travailler dans des conditions encore plus effrayantes, acceptèrent aisément; ce pourquoi ils subirent immédiatement l'hostilité et le mépris de leurs compagnons de travail. En outre, l'émigrant était littéralement, pour employer l'expression de Korolenko, "sans langue", puisqu'il ne savait pas un seul mot d'anglais. Il était donc une proie offerte à toutes les variétés d'exploitation que l'imagination humaine peut concevoir. Plus de la moitié des immigrés se fixèrent dans les tristes cités minières de l'état de Pennsylvanie tandis que d'autres trouvaient du travail dans les ports de New York et du New Jersey, formant des ghettos ethniques, les gens originaires du même village ou de villages voisins ayant tendance à s'établir l'un près de L'autre au Nouveau Monde. Puisque les émigrants n'avaient pas d'églises ni de clergé de Ieur propre rite, ils étaient forcés d'assister aux offices d'églises Catholiques Romaines de ces langues qu'ils pouvaient comprendre: polonaise, slovaque, et plus rarement hongroise. Bien vite ils ressentirent la perte de leur identité culturelle, puisqu'en Europe tant de leur vie sociale évoluait autour de l'église de leur village! Ne comprenant presque rien ni du langage ni des traditions de la messe latine, et songeant avec nostalgie à leurs coutumes rituelles propres, ils étaient en outre rebutés par l'attitude prétentieuse et souvent hostile du clergé paroissial polonais et aussi de ses paroissiens. Ceux-ci continuaient à considérer les Ruthénes comme des inférieurs. Cette situation était particulièrement pénible dans le triste hameau de Shenandoah, situé en Pennsylvanie de l'Est.  Le curé polonais Lewicz, dont les Ruthènes fréquentaient l'église, s'y montra partent insupportable.
Lenarkiewicz semble toute-fois n'avoir été que le catalyseur involontaire d'un événement que lui-même devait redouter. Dégoûtés par son attitude, les immigrés de Shenandoah furent les premiers à envoyer une pétition en due forme Sylvestre Sembratovych, ce même uniate de Lvov, décrit plus comme quelque peu Ukrainophile.-Cette pétition, composée en 1884 suppliait l'Archevêque, auquel ils s'adressaient comme au Père  de toute "l'Eglise Ruthène" et à la  juridiction duquel ils se ,croyaient apparemment toujours soumis, d'envoyer au Nouveau Monde un prêtre de leur propre rite et de leur donner la permission de construire leurs propres églises sur le so1 américain (6). Le hiérarque répondit favorablement, leur donnant-son autorisation et promettant eur envoyer un prêtre, John  Volanisky, un homme de sympathie Ukrainophile comme Sembratovych lui-même (7). Toutefois Volansky était un prêtre marié. C'est à la fin de 18 84 qu'il arriva aux Etats-Unis. Il étatit le premier prêtre catholique te byzantin-slave à venir et à oeuver aux Etats-Unis. Il resta cinq ans. Durant cette période relativement-brève il réussit à faire beaucoup-pour l'organisation des comunautés ruthènes, accomplissant plusieurs voyages missionnaires parli les immigrants. Mais en 1889 il fut rappelé par son archevêque, suite à de nombreuses difficultés avec les autorités Catholiques Romaines aux Etats-Unis et aux pres de la Congrégation romaine la Propagation de la Foi qui en
furent la conséquence. Le séjour de Volansky en Amérique du Nord fut empoisonné par l'hostilité du clergé polonais dont les membres considéraient sa présence comme un danger pour leur stabilité. Mais il souffrit bien plus encore de l'attitude de la hiérarchie catholique romaine, en majorité d'origine irlandaise, qui s'obstina injustement à lui refuser toute juridiction et toute aide à cause de la différence de rite et surtout à cause de son statut de prêtre marié. Volansky, le Galicien Ukrainophile, quitta les Etats-Unis contre sa volonté, restant jusqu'à la fin de ses jours un Uniate. En dépit des protestations de la hiérarchie américaine, le travail de Volansky devait être continué par d'autres de ses confrères, de Galicie comme de Hongrie. Certains d'entre eux avaient un mandat de leurs évêques, comme Volansky, tandis que d'autres étaient partis de leur propre initiative. Parmi les premiers il y eut Alexis Toth, un Russophile du Royaume de Hongrie; il arriva en 1889, l'année du départ de Volansky. Quand il eut à faire face au refus de la hiérarchie catholique romaine, T6th devait réagir autrement que ses prédécesseurs, ainsi que nous l'avons vu précédemment.

Les Américanisants et les "Non Américanisés": La Hiérarchie catholique romaine des Etats-Unis face à la "Menace Ruthène"


Lors de la période que nous considérons, la hiérarchie Catholique Romaine américaine avait à sa tête un primat nominal, Mgr James Gibbons (1834-1921), archevêque de Baltimore, Maryland. Il devint en 1886 un Cardinal de la Sainte Eglise Romaine. Parmi les autres évêques il y avait James Patrick Ryan de Philadelphie, qui avait refusé sa juridiction à Volansky, Michael Corrigan de New York, et le célèbre
et brillant John Ireland (1838-1918), archevêque de St. Paul, Minnesota. C'est lui qui fut, suite à sa confrontation avec Tôth, l'involontaire "deus ex machina" des conversions ultérieures à l'Orthodoxie. Tous les membres de la hiérarchie cités plus haut sont considérés comme des hommes d'Eglise compétents et instruits. Mais il faut reconnaître que tous s'opposèrent d'une façon plutôt vicieuse aux efforts du clergé Ruthène qui cherchait à établir une structure ecclésiastique de son propre rite sur le territoire des Etats Unis.
Les raisons du comportement des évêques dans cette affaire sont liées à leur conception particulière du rôle que devait assumer le Catholique "américain" idéal dans la vie de son Eglise, à leur commune origine irlandaise, et à leur méfiance envers tous ceux qui ne pensaient pas exactement comme eux.
A mesure que les Etats-Unis ouvraient leurs frontières pour accepter les vagues successives d'immigrants inondant leurs territoires à la fin du siècle dernier, les évêques catholiques américains étaient de plus en plus poussés par le désir d' "américaniser" leurs croyants, - auxquels venaient à présent se joindre ces émigrants encore plus bizarres, qui professaient la foi Catholique Romaine mais qui venaient de l'Europe du Sud et de l'Est. "Américaniser" les croyants Catholiques Romains, cela signifiait les encourager à participer à la société et à la politique américaine et à adopter l'usage de la langue Anglaise dans la vie courante, de façon à se débarrasser des "entraves" de leur ghetto ethnique et religieux. Considérés par leurs contemporains Anglo-Saxons comme essentiellement étrangers au mode de vie Américain, les Catholiques Romains étaient souvent relégués au rang de citoyens de seconde classe. Par leur politique d'assimilation, les évêques espéraient un changement radical de cette situation. En outre, les Catholiques Romains des Etats Unis d'Amérique devaient rester jusqu'en 1908 sous la juridiction directe de la Congrégation pour la Propagation de la Foi à Rome, et ils étaient considérés officiellement comme à peine plus qu'une église missionnaire par les autorités les plus hautes. La hiérarchie Catholique Romaine aux Etats-Unis était donc très désireuse d'obtenir un peu d'indépendance de juridiction. Elle n'oubliait jamais que ce rêve ne pourrait devenir réalité que du jour où leur église aurait atteint un certain degré de maturité sociale et intellectuelle, ayant pris plus fermement pied dans la société américaine proprement dite.
On peut à peine imaginer à quel point la sensibilité des évêques américains fut heurtée par l'arrivée de ces nouveaux immi-
grants, encore plus étranges, qu'étaient les Ruthènes. Non seulement ils parlaient un langage inconnu, mais encore ils revendiquaient de pratiquer un rite différent et bizarre. Et ils n'avaient aucun désir de s'assimiler! Au contraire leur présence même silencieuse affirmait l'attachement tenace à un mode de culture religieuse étranger au sol américain et qui leur venait de leur passé européen. Permettre la pratique d'un rite autre que celui de Rome signifiait, pour les évêques américains, une menace pour l'unité de l'Eglise aux Etats-Unis. De plus, les évêques étaient déjà assez occupés à tâcher de réprimer la rébellion des prêtres allemands au Midrvest et celle des Polonais et des autres Slaves à l'Est; tous protestaient unanimement
contre l'hégémonie presque totale des prélats irlandais dans la hiérarchie américaine. Finalement, une partie des Polonais devaient répudier la hiérarchie irlandaise et former une "église" à eux, - elle s'appela l'Eglise Catholique Polonaise Nationale - , qui existe encore aujourd'hui. Sachant qu'en Europe les Ruthénes avaient joui d'une structure juridictionnelle séparée, - qui dépendait d'évêques de leur propre rite - , les évêques américains se sentaient donc doublement menacés dans leur unité. Ils redoutaient non seulement l'interférence des évêques ruthènes dans les affaires de leurs sujets vivant à présent sur le territoire des Etats-Unis, mais ils craignaient aussi que finisse par s'établir sur le sol américain lui-même une structure ecclésiale séparée pour les croyants de rite byzantin.
Cependant, on aurait tort de se représenter la hiérarchie américaine comme formée d'un groupe d'hommes fermement unis par les mêmes idéaux et aussi les moyens de les réaliser. Outre les divisions résultant des origines ethniques, qui inquiétaient la hiérarchie américaine au tournant du siècle, les évêques se divisaient encore en parti conservateur et en parti libéral selon l'attitude que prenait chacun des prélats devant les problèmes sociaux, les écoles financées par le gouvernement et en particulier la majorité protestante. A tout le moins un des évêques d'origine irlandaise mentionnés plus haut, John Ireland, avait déjà été mêlé personnellement à la controverse de l'Américanisme, cette opinion qui devait être condamnée comme hérétique par Léon XIII en 1899. Les évêques représentants des deux camps se combattaient en envoyant à Rome, à la Congrégation de la Propagation de la Foi, des lettres de dénonciation contre le parti opposé. C'est dans ce labyrinthe politique complexe que survenait, de façon inattendue, le clergé ruthène! Il n'est pas étonnant qu'il ait suscité l'inquiétude et l'hostilité des évêques Catholiques Romains de tous les camps. A vrai dire, si les deux factions épiscopales pouvaient tomber d'accord sur quelque chose, leur seul point de convergence ne pouvait être que les immigrants ruthènes et leur clergé. Les deux camps étaient convaincus de la nécessité de supprimer les rites orientaux aux Etats-Unis. Les deux partis envoyaient des pétitions à Rome, demandant qu'on accorde aux immigrants du rite byzantin "la permission de passer" au rite latin et donc sous leur contrôle juridictionnel exclusif.

Jusqu'ici nous avons décrit la situation de l'émigration ruthène dans le cadre de ses relations avec la hiérarchie Catholique Romaine aux Etats-Unis. La situation devint plus complexe encore lorsque Tôth et certains autres parmi ses confrères, déçus par l'attitude négative des évêques américains, se mirent à envisager des solutions en dehors de la communion Romaine et en particulier à se tourner vers l'évêque Russe Orthodoxe de San Francisco. Il parait utile de prendre ici un bref aperçu de la manière dont, à l'époque de Tôth, les Catholiques Romains et les Orthodoxes se voyaient réciproquement et aussi comment ils considéraient les Ruthènes, qui volontairement ou non formaient un pont entre les deux cultures ecclésiastiques.
Durant la dernière moitié du dix-neuvième siècle, les théologiens officiels du Catholicisme Romain et de l'Orthodoxie avaient une attitude qui contraste avec les tentatives actuelles d'établir une union des Eglises. Ils soulignaient les facteurs qui opposent et divisent les Eglises Orientales et Occidentales bien plus que ceux qui les unissent. Chez les Catholiques Romains, les manuels de théologie du temps décrivaient l'unité de l'Eglise en se basant sur les principes extérieurs et juridiques; ils accentuaient l'uniformité tandis qu'ils minimisaient les aspects eucharistiques internes et locaux, qui unissent dans le Christ la communauté des croyants. Cette préoccupation ou plutôt cette obsession d'unité des formes extérieures pénétrait aussi le domaine de la liturgie. Les différences rituelles, même chez les plus latinisés des Uniates, étaient une pilule bien difficile à avaler pour beaucoup: ils voyaient que le chemin menant à l'unité catholique impliquait nécessairement une acceptation aveugle et une assimilation des formes extérieures. Cette attitude s'était cristallisée juridiquement et théologiquement dans le principe de ce qu'on appelait "pré-éminence du rite latin". On voulait dire par là que le rite latin, en tant que rite du Souverain Pontife Romain, jouissait d'une supériorité juridique sur tous les autres rites, et devait être considéré comme "la condition normale" pour un baptisé catholique. Les évêques américains d'origine irlandaise avaient des vues particulièrement raides au sujet des différences des pratiques rituelles. Ils avaient émigré, eux-mêmes ou leurs parents, venant d'un pays qui avait connu ce qu'on peut faire de pire comme intolérance protestante anglo-saxonne. Ils avaient sucé avec le lait de leurs mères l'aversion de tout ce qui n'était pas
"Catholique Romain". Libéraux ou conservateurs, tous redoutaient particulièrement tout ce qui pouvait ressembler à une pratique protestante. Cette aversion explique que le point qui chez le clergé Ruthène irritait et même exaspérait les évêques Catholiques Romains était le fait que la majorité des prêtres étaient mariés, comme les pasteurs protestants. Il est à noter que la plupart des pages écrites par les évêques américains dans leurs lettres de doléance à destination de Rome l'ont été pour la question du célibat (10), et en se maintenant toujours à un point de vue pratique. Les évêques parlaient du "scandale" qui en bien des cas était provoqué par l'apparition de prêtres mariés dans leurs diocèses respectifs, ils dénonçaient le clergé marié comme contraire "à la décence commune", mais jamais ils n'invoquaient de principes théologiques ou d'opinions pour ou contre l'objet de la discussion. Ce comportement était typique de l'attitude de ces hiérarques, orientée vers le pratique, vers l'empirique, "le missionnaire". Les évêques ruthènes d'Europe, qui ordinairement se distinguaient par leur prudence et leur docilité presque exagérée envers les autorités romaines, furent toutefois obligés de confinuer à envoyer des prêtres mariés aux émigrés habitant les Etats-Unis, malgré les objections de l'épiscopat américain et même de Rome. En effet ces prêtres étaient les seuls disponibles et les seuls qui manifestaient le désir d'entreprendre ce long et pénible voyage. Lorsque Toth et quelques autres se soumirent à l'évêque Orthodoxe de San Francisco, les évêques Catholiques des Etats-Unis et de l'Europe furent unanimes à réagir par des excommunications, des interdits, et de véhémentes
lettres d'accusation. Les deux groupes d'évêques craignaient la ropagation d'un tel "Mouvement orthodoxe", mais ils ne pouvaient ien faire pour l'arrêter. Ces craintes étaient justifiées déjà à l'intérieur des frontières de 'Empire austro-hongrois. A l'aube du vingtième siècle on y avait semé, parmi la paysannerie et le clergé nécontents, les graines d'un mouvement d'ampleur un peu moindre que celui des Etats-Unis, mais granlement financé et soutenu de 'extérieur par le gouvernement tusse impérial tout voisin.
Du côté Orthodoxe il y avait le même manque de compréhension vis à vis des Catholiques Romains. Quant aux Uniates austro-hongrois, l'opinion orthodoxe envers eux était ambivalente. Ils étaient officiellement méprisés comme "traîtres à l'Orthodoxie"; cependant l'église et le gouvernement russes n'hésitaient pas à aider les plus russifiés parmi eux et ne semblaient que trop désireux de les ramener à l'Eglise Mère. Pour atteindre cet objectif il arriva parfois qu'on ne dédaigne pas les méthodes les moins scrupuleuses.
Lorsque Toth eut commencé son travail missionnaire en amenant à l'Orthodoxie des douzaines de paroisses uniates, ni lui ni ses collaborateurs n'hésitèrent à dissimuler au moins une partie de la vérité. Profitant de la désorganisation des communautés uniates, ils incitaient à la division les divers partis, ils attiraient à eux les prêtres en leur faisant des promesses extravagantes. Lorsque des paroisses se montraient hésitantes, ils se plaisaient même à utiliser la prépondérance du contrôle des laïcs à leur avantage. Trop heureux d'obtenir des conversions à n'importe quel prix, ils acceptaient des paroisses entières dans la juridiction des évêques Orthodoxes Russes, souvent sans la moindre préparation antérieure, et avec le consentement d'une partie seulement des paroissiens. Préalablemennt, ils avaient délibérément dissimulé la différence entre prêtre Russe Orthodoxe et prêtre Uniate aux yeux d'un grand nombre des croyants concernés; ceux-ci en effet n'étaient guère au courant des difficultés et des subtilités juridictionnelles et théologiques de tels problèmes.
En outre, une fois que le mouvement eut pris son élan, les hiérarques orthodoxes permirent fréquemment l'ordination de gens sans aucune préparation théologique. Parfois on leur demandait seulement d'être capables de lire le slavon d'Eglise des livres liturgiques et d'apprendre par coeur certains gestes et certaines formules rituelles. Tout cela était fait pour fournir aux nombreuses communautés paroissiales ex-uniates un prêtre qui puisse célébrer pour eux et les maintenir attachés à l'évêque de San Francisco. Le mouvement commencé par Toth fut une véritable aubaine pour l'Orthodoxie russe aux Etats-Unis, qui jusqu'alors n'avait été qu'une toute petite minorité confinée à l'Alaska et à la côte Ouest. La conversion massive des Uniates justifia l'évêque russe à déplacer son siège sur la côte Est afin d'être plus proche des Orthodoxes néophytes. Progressivement ceux-ci constituèrent la majorité des Orthodoxes russes aux Etats-Unis.
Ceux qui passèrent du Catholicisme à l'Orthodoxie ont-ils été contents de leur choix.? On peut à peine hasarder une estimation. Contrairement aux immigrants laïcs qui se convertirent en masse et demeurèrent pour la plupart dans leur nouvelle juridiction, -bien qu'il y ait eu des exceptions et que certaines paroisses aient changé plusieurs fois leur allégeance -, Tôth fut le seul prêtre ex-Uniate qui mourut dans l'Orthodoxie russe. Ceux de ses confrères qui suivirent son exemple retournèrent tous à la communion romaine avant la fin de leur vie, insatisfaits de certains aspects de l'Orthodoxie russe. Bien trop souvent, ces disputes se concentrèrent sur une "Orthodoxisation" trop radicale de pratiques uniates, dont certaines du moins, - par exemple des variantes de mélodies chorales et de prononciations du Slavon -, n'étaient même pas dues à une latinisation directe et délibérée. Des altercations portant sur ces questions ou sur d'autres de même genre furent souvent cause de la division de paroisses orthodoxes néophytes dont certaines factions prenaient parti pour l'une ou l'autre tendance.

Il reste à explorer les mêmes problèmes au niveau du droit canon de l'Eglise Catholique Romaine elle-même, car c'est là que les aspects les plus aigus du conflit étaient disputés entre quatre partis: les émigrés ruthènes représentés par leur clergé missionnaire aux Etats-Unis, la hiérarchie ruthène en Europe dont les membres intervenaient fréquemment à Rome au profit des précédents, la hiérarchie Catholique Romaine américaine, et enfin les responsables de la Congrégation Romaine pour la Propagation de la Foi qui recevaient des lettres de toutes les parties et se voyaient forcés de passer des jugements canoniques sur les problèmes soulevés.
La problématique canonique qui fit couler tant d'encre comprend plusieurs problèmes différents. Le premier concerne l'érection éventuelle d'un diocèse de rite byzantin sur le territoire d'un ou plusieurs diocèses de rite Latin. Il y avait des précédents en Europe; par exemple la cité de Lvov elle-même agissait comme siège épiscopal pour les évêques de trois rites différents: latin, byzantin, et arménien. Le second aspect portait sur la question de savoir si un évêque conservait son pouvoir de juridiction sur son fidèle, même lorsque ce dernier avait quitté son territoire et s'était établi dans un autre où il n'y avait pas d'évêque de son rite. Une des plus bizarres parmi les solutions hypothétiques proposées fut celle qui voulait que le pouvoir juridictionnel de l'évêque de Preshov s'étende aux émigrants, - parce que son diocèse était géographiquement plus proche des Etats-Unis, en comparaison des autres diocèses ruthènes! (12). Un troisième problème concernait le droit de juridiction des évêques Catholiques Romains de rite latin sur un fidèle de rite oriental résidant dans son territoire. Finalement, le plus compliqué de tout, cétait le moyen de déterminer les relations et la co-existence de deux rites différents dans une situation génographique donnée et dans une situation historique concrète. Les essais de solution de ces questions forment le fond de la correspondance complexe écrite par les deux parties concernées.
En plusieurs occasions les évêques ruthènes en Europe, conscients des difficultés qu'éprouvaient les émigrants et leur clergé, avaient adressé des lettres de pétition à la Congrégation pour la Propagation de la Foi, suggérant la création de quelque chose qui ressemblerait à un Vicariat apostolique pour les émigrés, lequel serait confié à un prêtre ou peut-être un évêque de rite byzantin. A l'origine le clergé émigré résidant aux Etats-Unis avait lui-même envoyé des lettres dans ce sens en Europe, insistant pour que le Vicaire apostolique éventuel dépende uniquement d'un des hiérarques ruthènes résidant en Europe. Mais leurs évêques d'Europe avaient réalisé la futilité d'une telle demande et mitigé les conditions. Plus prudemment, ils proposaient que le Vicariat suggéré dépende de la Congrégation romaine. Jean Valyi, l'évêque de Preshov, avait écrit personnellement dans ce sens à Rome, espérant que la création d'un tel Vicariat pourrait exercer une influence disciplinaire bien nécessaire, regrouper les communautés paroissiales des immigrants, et arrêter le danger toujours croissant de défection.
Ces propositions rencontrèrent une nette opposition de la part de la hiérarchie américaine, qui cherchait tous les moyens possibles de bloquer une telle entreprise. Les évêques redoutaient de devoir finalement accepter sur leur territoire un diocèse de rite oriental, non soumis à leur contrôle juridictionnel mais dépendant de Rome ou, - ce qui serait pis encore -, soumis à un des évêques uniates d'Europe. Les Américains se sentaient obligés de réagir.
Et les autorités romaines tentèrent, pendant des années, de soutenir ou du moins de tolérer la position de la hiérarchie américaine. Dans ses lettres aux évêques uniates (14), la Congrégation pour la Propagation de la Foi interdisait de façon répétée le départ des prêtres mariés pour les Etats-Unis, affirmait et réaffirmait que le clergé ruthène déjà aux Etats-Unis devait dépendre exclusivement des évêques américains, Dans l'hypothèse où on établirait un Vicariat apostolique pour les Ru-thènes, le Vicaire devrait être choisi par les évêques américains et dépendre d'eux directement.
Plus tard, en 1894, quand une paroisse après l'autre reconnaissait l'Orthodoxie Russe, le cardinal américain James Gibbons sembla perdre toute patience. Dans une communication à la "Propagande" il formula la question que sans doute il avait en tête depuis des années: "Le rite latin ne devrait-il pas être le seul qu'on suive aux Etats-Unis?" (15).
A ce coup, la Congrégation romaine pour la Propagation de la Foi refusa d'accepter la proposition faite par Gibbons, qui voulait qu'on lui permette de transférer en masse au rite latin ces Uniates qui étaient demeurés fidèles à Rome et dont on estimait en 1892 que leur nombre atteignait encore près de 200.000 personnes. La Congrégation décréta que les Ruthènes étaient autorisés à pratiquer leur rite propre, tout en concédant que le rite latin était mieux "adapté" aux besoins de ceux qui vivaient aux Etats-Unis.
Ces commentaires énigmatiques.mis à part, la Congrégation devint graduellement de plus en plus favorable à la création d'un Vicariat distinct pour les Ruthènes, devant les conversions en masse à l'Orthodoxie et l'activité d'Alexis Toth, et, plus tard, réticente en outre devant le programme d'américanisation proposé par Ire-land et consorts. En 1897, la "Propagande" défendit explicitement le transfert des Ruthènes au rite latin dans les Etats-Unis, du moins sans une permission préalable accordée par Rome pour chaque cas individuel. Finalement, les émigrés recevraient non seulement le Vicariat demandé mais même une structure ecclésiastique complètement séparée. Le mal cependant était déjà fait. Toth et de nombreux milliers d'autres avaient déjà quitté la communion romaine.
Les Ruthènes partant vers les rivages du Nouveau Monde arrivaient habituellement à destination sans un sou. Si la conscience d'une culture nationale suppose la possession d'une littérature évoluée et d'une histoire nationale bien définie, on peut présumer que sous cet aspect aussi l'émigrant était spirituellement un indigent. Or, comme on l'a vu, le paysan dans sa patrie et plus tard l'ouvrier émigrant bénéficiaient pourtant d'une conscience ethnique plus profonde bien que moins aisément identifiable. Ce sentiment national se greffait sur des catégories culturelles rituelles et religieuses. Dans la pratique du rite Byzantin-Slave, l'émigré exprimait en même temps l'âme de sa nation. Cette expression ritualisée dans les traditions de la vie quotidienne était en même temps une façon de se distinguer en tant que nation, le témoignage d'une appartenance à un groupe particulier, la référence à une tradition historique commune. Cette situation particulière a été interprétée de plusieurs manières, dans les diverses analyses, et parfois même de façons tout à fait opposées.
Un seul point reste clair dans ce puzzle plutôt confus de nationalismes ethniques. Un changement radical dans la culture religieuse d'un tel groupe aurait pu détruire le seul lien qui leur donnait une manière de "conscience ethnique" primitive. Le respect du rite était l'équivalent pour les Ruthènes du respect de leur identité culturelle. C'est là que se situe l'arrière-fonddes disputes entre puristes et latinisants, Russophiles et Magyars, Ukrainophiles et Polonisants qui s'étaient déroulées en Europe. Malheureusement, ces Ruthènes retrouvèrent aux Etats-Unis, sous une forme différente, la persécution sociale et la persécution raciste, qu'ils avaient voulu fuir. Ce qui parait le plus impardonnable - et le plus cruel -, dans ce malheur, c'est que leurs "persécuteurs", - évêques irlandais Catholiques Romains et curés Catholiques Polonais -, avaient eux-mêmes été victimes d'une situation analogue; ils auraient donc pu devenir le refuge et les consolateurs de ces abandonnés sans secours. Toutefois, si on le replace dans le contexte historique, le comportement de ces hommes d'Eglise devient moins répréhensible. On se sent obligé de les excuser au moins en partie: ils n'étaient qu'à demi conscients de la complexité de la situation et ils étaient bien convaincus de "faire leur travail" dans un esprit droit.
Mais il faut voir aussi un aspect plus positif dans cette page plutôt attristante de l'histoire de l'Eglise. On doit admirer l'abnégation et la ferveur avec lesquelles ces travailleurs émigrés, Orthodoxes ou Catholiques, pauvres et sans grande culture, ont accepté tant de sacrifices pour conserver en terre étrangère la forme rituelle dans laquelle s'exprimait leur âme profonde, - et cela dans un monde obsédé par une "Weltanschaueung" matérialiste. Trop souvent hélas ces valeurs et ces croyances ont été reléguées, par les riches aussi bien que par les pauvres., dans le domaine du non-essentiel et du superflu.

Constantin SIMON

Article copié de "Plamia" septembre 1990 N° 79 


 



Article ajouté le 2008-06-18 , consulté 140 fois

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