LA REUNION DES EGLISES selon le Père Gagarine
LA REUNION DES EGLISES
SELON IVAN SERGE GAGARIN s.j.
(1814-1882)
Lorsque la Russie aura renoncé à des préjugés aveugles et à une législation inique, le schisme qui la tient séparée de l'Eglise catholique disparaîtra comme la neige aux premiers rayons du printemps. On se souviendra alors du petit groupe d'hommes dévoués à leur patrie en même temps qu'à leur foi, qui ont travaillé à hâter ce bienheureux moment. ^ C'est en ces termes que Ivan Gagarin commence un compte—rendu de l'autobiographie de A.M. Schouvalov, comte russe devenu barnabite dont le nom, parmi ce petit groupe, devait briller d'un vif éclat, comme Gagarin le prévoyait.2
Un "pusillus grex" en effet, qui a su donner un attrait enthousiaste et juvénile à l'idée de réunion de la Russie avec l'Eglise—mère ; enthousiasme que n'a pas affaibli une attente si souvent déçue, un appel pressant, resté hélas, toujours vain. Galitzin, Schouvalov, Gagarin, Pierling, Martinov, Soloviev et parmi les non—Russes Tondini et de Rozaven, beaucoup de ces noms n'ont—ils pas été oubliés ou relégués au second plan par l'éclat d'un seul nom fameux parmi eux ? Tous pourtant sans exception ont contribué à débarrasser de la poussière de tant de siècles et de tant de bibliothèques l'idée d'une réunion de l'Orient Chrétien et surtout de la Russie avec l'Eglise Catholique ; et de lui donner la place qui lui revient, au coeur du Catholicisme. On avait rarement aussi bien compris ce que Tondini exprimait si heureusement: "L'Union des Eglises est de l'essence même du christianisme, tout comme il est de l'essence même de l'esprit chrétien de
chercher cette union".3 A cet égard aussi le XIXème siècle si décrié garde tout son charme et toute sa valeur.
Parmi les noms cités plus haut, un des plus oubliés est peut-mitre bien celui du Prince Ivan Sergueivitch Gagarin.4 Soixante—dix ans après sa mort on ne trouve encore guère sur lui d'autre publication biographique que la notice de P. Pierling s.j. dans le Dictionnaire Biographique Russe 5 et on peut s'estimer heureux de découvrir ailleurs quelques renseignements complémentaires.6.Bon nombre de ses écrits ont subi le sort que subissent même les meilleurs articles de revues, si l'auteur lui—même ne veille pas en temps opportun à leur donner une présentation plus durable 7.C'est une des raisons qui font que Gagarin est resté un "grand inconnu", alors qu'il est pourtant l'auteur de La Russie sera—t—elle catholique ? livre qui a fait sensation vers le milieu du XIXème siècle 8..
ESQUISSE BIOGRAPHIQUE
Le Prince Ivan Sergievitch Gagarin est né à Moscou le 20 juillet 1814, fils de Sergeï Ivanovitch et de la Princesse Barbara Michailovna, née Pouchkine. Sa mère s'était chargée seule de son éducation ; elle avait une personnalité peu commune, à en juger par la correspondance avec son fils, elle était pieuse et douce de caractère. Un précepteur français enseigna très tôt au jeune Ivan la langue française, langue dans laquelle il rédigera plus tard presque tous ses écrits et il lui fera découvrir la culture française, dont Ivan se montrera digne représentant après sa conversion pendant son exil volontaire.
L'enfance de Ivan Gagarin coïncide donc avec la première décennie du règne d'Alexandre I (1801-1825). C'est l'époque du réveil russe ; la situation historique, dans laquelle vivait le peuple russe, menait forcément à un procès de prise de conscience. On a dit, avec raison d'ailleurs, que les guerres napoléoniennes du début du dix—neuvième avaient bien plus largement ouvert une "fenêtre" sur l'Occident que n'avait réussi à le faire cent ans plus tôt l'énergie indomptée de Pierre le Grand. Jamais il n'y avait eu ce contact immédiat avec l'Europe occidentale et sa culture ; le séjour en France des armées russes victorieuses après l'entrée triomphale dans Paris avait à lui seul déjà laissé d'innombrables impressions qui ne pouvaient rester sans conséquences profondes. ("Es musste eine Zeit der Selbstbesinnung, eine Zeit der Prüfung des Daseinswertes des russischen Volkes eintreten...Die Russen waren durch die ganze historische Situation gezwungen über das Schicksal des russischen Volkes, über seine Rolle in der Geschichte der Menschheit nachzudenken") °"Il fallait qu'il y eut pour le peuple russe un temps de réflexion sur soi—même, un temps d'examen de la valeur de son existence... Les Russes étaient forcés par toute la situation historique de réfléchir sur le destin du peuple russe, sur son rôle dans l'histoire
il passe ses examens à l'Université et l'année suivante déjà il est adjoint à une mission diplomatique à Munich, où son oncle était ambassadeur. C'est le début de ses multiples occupations intellectuelles. Il lit énormément "la plume à la main" et il entre en contact avec Schelling et avec d'autres personnages renommés dans le domaine scientifique. C'est à Munich aussi qu'il lie amitié avec Th. Tioutchef, dont il a très tôt su apprécier le talent poétique et dont il s'est chargé de publier les oeuvres.
En janvier 1836 Ivan Gagarin est renvoyé à St. Petersbourg, promu chambellan et nommé à la Chancellerie du Ministère des Affaires Etrangères. Il faisait souvent le voyage à Moscou où il rendait chaque fois visite à P. Tchaadaev, auteur des Lettres Philosophiques et de L'Apologie d'un fou, écrits publiés par Gagarin en 1862 14 Dans la préface aux Oeuvres choisies de Pierre Tchadaiéf il parle de la grande sympathie qu'il a toujours éprouvée pour Tchaadaev et reconnaît lui devoir beaucoup. C'est à son influence parmi d'autres indubitablement qu'il faut attribuer chez Gagarin un attrait préférentiel pour les "Occidentalistes", bien qu'il ne fût pas totalement étranger aux idées "slavophiles". En effet toute l'intelligentsia russe de cette époque était soit occidentaliste soit slavophile ; tout problème, quel qu'il fût, devait être abordé à partir de ce point de vue: la Russie est—elle l'Orient ou l'Occident, doit—elle continuer sur la route des réformes pétriniennes ou rebrousser chemin vers la "Rousse" Moscovite d'avant Pierre le Grand ? C'était aussi l'époque des dialogues et des disputes interminables, qui se prolongeaient dans les clubs et les cercles de tout genre, qui avaient pour thème inépuisable la question décisive concernant l'avenir de la Russie et sa mission dans le monde. Si les sympathies de Gagarin penchaient plutôt du côté des Occidentalistes il ne s'était déclaré pour aucun mouvement ou parti. Il était seulement membre à St. Petersbourg d'un cercle "Les Seize", ainsi nommé à cause du nombre de ceux qui le soir se réunissaient pour disputer et discuter, ce à quoi se limitait
d'ailleurs toute l'activité du cercle 25.
A partir de 1838, Ivan Gagarin était attaché comme jeune secrétaire à l'Ambassade russe à Paris. "Jeune homme brillant et accompli"16 il y trouva d'innombrables occasions d'accroître ses connaissances et d'entrer en contact avec les représentants les plus importants de la vie culturelle française. Surtout au salon de Madame Swetchine, qui était une de ses proches parentes, son attention fut attirée sur le Catholicisme. Des personnages tels que Lacordaire, Falloux, de Montalembert, Dom Guéranger s'y rencontraient et s'y entretenaient de sujets les plus disparates et les plus abstrus. "Cette société des esprits soumis à une même loi"17 qu'il apprit à connaître dans les réunions chez Madame Swetchine, fut vraiment pour lui une révélation. Jusqu'ici le Catholicisme, qu'il admirait certes sous certains aspects, était resté un terrain étrange et ignoré 18 années passèrent ainsi. Pendant ce temps il entreprend quelques voyages en Allemagne, en Belgique, aux Pays—Bas et en Angleterre. En 1842 éclate la crise spirituelle qui aboutira à sa conversion au Catholicisme. Madame Swetchine ne fut pas peu surprise quand il lui annonça qu'il était attendu le lendemain chez le P. de Ravignan pour examiner sa réception dans l'Eglise catholique. En 1843 il entra au noviciat des Jésuites .
Selon son propre témoignage, dit Pierling, les premiers à l'avoir orienté dans cette direction ont été P. Tchaadaief par ses considérations exactes et d'autre part le Métropolite de Moscou Filaret et A. Mouraviev, dont l'argumentation lui paraissait bien faible 19.
Après son passage au Catholicisme et son entrée dans la Compagnie de Jésus, il s'enflamma pour un seul idéal : la réunion de l'Eglise russe et de l'Eglise catholique. "Le plus cher de mes voeux, le plus ardent de mes désirs, c'est de voir l'Eglise russe réconciliée avec le Saint-Siège, non par son absorption dans l'Eglise latine, mais par l'union sur les bases arrêtées autrefois à Florence" écrivit—il en 1857.20 Après ses études de théologie et
un séjour à Rome21 Gagarin était revenu à Paris en 1855. Avec I.M. Martinov, E.P. Balabine et quelques autres on forma un groupe d'études consacré spécialement à l'étude de l'histoire russe et de la situation en Russie 22. On décida la fondation d'une bibliothèque, devenue la "Bibliothèque Slave". A peine rentré à Paris, Gagarin s'occupa de publier en russe un petit catéchisme (Sokrovisce Khristianina), un premier catéchisme catholique en langue russe, et qui était destiné aux prisonniers de guerre russes.
Son zèle impétueux se manifesta encore davantage quand parut en 1856 son ouvrage spectaculaire : La Russie sera—t—elle catholique ? (Paris, 1856), dont on publia rapidement plusieurs traductions, en russe, en espagnol et deux en allemand 23 Dans la préface il se déclare convaincu que jamais les circonstances n'avaient été plus favorables pour mettre fin à l'hostilité séculaire de l'Eglise russe envers le Saint—Siège. Le Pape qui occupe le Siège de Pierre, nourrit envers l'Orient des sentiments extrêmement conciliants. Il fait ici allusion à l'encyclique du Pape Pie IX aux Orientaux : In Suprema Petri Apostoli Sede du 6 janvier 1848. Le Pape adressait cette lettre en premier lieu aux évêques catholiques d'Orient, mais il y ajoutait également une invitation et une exhortation destinées aux évêques séparés 24. Gagarin cite comme symptômes propices chez les Russes eux—mêmes le fait que les évêques russes encouragent la réaction contre les tendances protestantes et fébroniennes. Il fonde son espoir avant tout sur le Tsar Alexandre II, qui après la fin de la guerre de Crimée, avait eu de si nobles paroles pour s'adresser au peuple russe dans son Manifeste de Paix. Ces mêmes paroles se retrouvent au début de l'ouvrage de Gagarin et il pose la question : "A quelle époque... a—t—on vu sur le trône de Russie un souverain plus capable de mener à bien une pareille entreprise ? Celui qui a terminé la guerre dont nous sortons à peine, celui qui a signé le traité de Paris et le manifeste du 31 mars, peut mieux que personne provoquer des négociations entre le
clergé russe et le Saint—siège, faire assembler un congrès ecclésiastique et apposer sa signature à un traité de paix religieuse qui ouvrirait une ère nouvelle à la Russie et au monde"25.
L'écrivain et ses oeuvres
L'ouvrage comprenait quatre chapitres : Le rite oriental, l'Eglise et l'Etat, Le clergé russe, Catholicisme et Révolution ; il devait être un cri d'appel suscité par l'angoisse de voir la Russie succomber aux périls que Gagarin voyait monter déjà un demi—siècle avant leur déchaînement. "Je croirais manquer à mon devoir si, voyant le précipice, je ne le signalais pas", écrivait—il quelques années plus tard 26. Quand Gagarin parlait de la menace révolutionnaire, il n'adoptait pas ce ton de clairvoyance prophétique qu'affectionnaient certains romanciers russes. Bien au contraire, il s'efforçait de désigner avec précision et de mettre à nu les germes tangibles et déjà présents. Pour ce faire, dit—il, il faut d'abord clairement se rendre compte de la mentalité russe, principalement dominée par deux tendances. Les uns ont goûté à la civilisation européenne ("ce fruit de la science du bien et du mal"), d'autres sont restés fidèles aux coutumes anciennes, "à cet ensemble d'idées et d'habitudes que Pierre Ier et Catherine II qualifiaient de barbarie et qu'aujourd'hui des admirateurs enthousiastes voudraient nous faire accepter comme une forme originale et féconde de la civilisation"27. De toute évidence Gagarin désigne les Occidentalistes et les Slavophiles.
Or l'idée révolutionnaire a ses partisans et ses adversaires dans chacun de ces deux groupes. Les sympathies révolutionnaires étaient indubitablement plus prononcées chez ceux qui adhéraient aux idées occidentales. Il lui suffit pour cela de renvoyer aux écrits publiés à Londres par Herzen28 et à la correspondance entre Belinsky et Gogo129 . Mais aussi le mouvement qu'il désigne comme "le vieux parti moscovite" ne peut être jugé exempt de ate souillure révolutionnaire. Cachée mère les mots pompeux "d'Orthodoxie, itocratie et nationalité" il voit surgir l'ombre la révolution et il croit devoir prononcer un gement sommaire et sévère: "Ce n'est que forme orientale de l'idée révolutionnaire du IXe siècle"30
a révolution, Gagarin l'a prévue avec une -écision presque angoissante. Il désirait 5montrer que la Russie manifestait la )ntradiction la plus flagrante en combattant 'une part les éléments révolutionnaires mais n attaquant d'autre part le Catholicisme. Car ialgré les apparences il n'y a que deux rincipes agissant dans le monde: le principe évolutionnaire, qui est fondamentalement mi—catholique, et le principe catholique, qui . un caractère fondamentalement antiévolutionnaire. La Russie doit donc prendre :onscience de ce dilemme: Catholicisme ou -évolution. Pour Gagarin il n'y a pas de noyen terme.
À ressentit avec amertume les premières réactions critiques contre le projet unioniste tel qu'il l'avait exposé dans La Russie sera—t—elle catholique ? et qui venaient des catholiques polonais31 . A cause d'un point de vue nationaliste le journal polonais Czas lança une violente polémique contre Gagarin. La critique de Przeglad Poznanski (1857) fut plus modérée Il en résulta une polémique avec le rédacteur en chef de ce dernier dans L'Univers 32 . Gagarin dut subir quelques attaques également de la part des Grecs 33 et du côté russe entre autres celle de A.S. Khomiakov 34 . Il pouvait malgré tout constater en 1859: "Nous pouvons le dire avec assurance, elle a trouvé en Russie des sympathies plus nombreuses qu'on ne l'aurait ,ru ; mais ces sympathies, pour des raisons que chacun comprendra, ont beaucoup de peine à se faire jour... si nous en croyons notre correspondance et ce que rapportent les voyageurs, l'opinion exprimée en cet ouvrage °st celle d'un grand nombre de personnes°35 . Le cri d'appel de Gagarin suscita des résultats plus directs et tangibles en Occident. Dans l'article cité plus haut il pouvait annoncer que [es évêques allemands de la Rhénanie,
"entraînant par leur exemple tous leurs vénérables frères dans l'épiscopat en Allemagne" avaient fondé une pieuse association qui se proposait par la prière et l'étude de lever les obstacles qui depuis des siècles entravaient la ré—union. En outre dans toutes les paroisses des diocèses allemands on prierait chaque dimanche pour la réconciliation de l'Eglise russe et de l'Eglise d'Orient avec le Saint—Siège. Pie IX avait accordé sa bénédiction à cette croisade pacifique, écrivait Gagarin, et avait envoyé un bref aux évêques qui en avaient pris l'initiative.
Tout cela était une suite directe de La Russie sera—t—elle catholique ? En Westphalie le Baron von Haxthausen, bien connu pour ses voyages en Russie, avait été fort impressionné par la brochure de Gagarin, si bien qu'il écrivit une longue préface pour l'édition allemande et rédigea un projet pour arriver à des résultats concrets. Grâce à lui une rencontre de Gagarin avec trois évêques allemands eut lieu à Paderborn pour discuter du problème de la réunion. On arriva à la conclusion qu'une campagne de prières devait être organisée. Ainsi naquit la "Petrusverein".(Association de Saint Pierre).) Von Haxthausen partit pour Rome emportant un rapport des activités de l'association ; Pie IX adressa un bref à l'évêque de Münster, Johann Georg, donnant sa pleine approbation au projet 36
Entre—temps Gagarin recherchait d'autres moyens pour propager son idée favorite. La fondation d'une revue, où les questions théologiques et historiques relatives à la réunion de l'Eglise russe avec l'Eglise catholique occuperaient une large place, était depuis longtemps un de ses désirs les plus fervents. En 1857 parut le premier fascicule des Etudes de Théologie, de Philosophie et d'Histoire Les rédacteurs étaient Charles Daniel s.j. et I. Gagarin s.j. Pour traiter des affaires russes les collaborateurs étaient I.M. Martinov, le bollandiste V. de Buck et P. Verdière. Au total on publia six fascicules comprenant des articles sur la Russie.
Le premier fascicule s'ouvrait par un article de Gagarin : "De l'enseignement de la Théologiedans l'Eglise russe*37 et contenait une nette prise de position concernant la tâche qu'il s'était assignée. "Il faut un intermédiaire qui fasse connaître à l'Europe savante les travaux des ecclésiastiques russes et qui transmette à ceux-ci les observations et les critiques qui pourraient leur manquer dans leur pays. C'est cette place que nous voudrions prendre"....38 Peu à peu cependant les collaborateurs français de la revue allaient prendre une place dominante, de sorte que la rédaction aussi fut modifiée et que le caractère propre de la publication changea. Après bien des transformations naissait ainsi l'important organe des jésuites français Etudes.
Les plus importants articles de Gagarin ont été publiés dans la revue qu'il avait fondée. Nous avons déjà cité le premier qui ouvrait la série des Etudes publiées depuis lors : "De l'enseignement de la Théologie dans l'Eglise russe''. L'histoire de la théologie russe, telle qu'elle est exposée par Macaire Boulgakov dans sa Théologie dogmatique y est soumise à une appréciation critique. Selon Gagarin les théologiens russes doivent sur plusieurs points s'engager dans une autre direction que celle de leurs prédécesseurs du XVIIIe siècle. Ils feraient bien de prendre pour modèles ces théologiens du XVIIeme siècle qui consultaient les ouvrages des grands maîtres catholiques.
"Les Starovères, l'Eglise russe et le Pape"39 est un article écrit à propos du livre de Mgr Grégoire, archevêque de Kazan : La véritable Eglise Orthodoxe ancienne de Jésus-Christ. Exposé à l'intention des soi disant. Vieux-Croyants. (St. Pétersbourg, 1856). Voici comment on peut résumer l'argumentation de Mgr Grégoire contre les vieux-croyants: la véritable Eglise de Jésus-Christ est une Eglise hiérarchique, c'est-à-dire une Eglise dotée d'une hiérarchie instituée par Jésus-Christ. Or les vieux-croyants n'ont pas de hiérarchie, ils ne sont donc pas l'Eglise véritable. Gagarin appelle cela un argument ad hominem qui ne va pas au fond du problème. Car si les vieux-croyants n'ont pas d'évêques, c'est un fait purement accidentel ; ils pourraient tout aussi bien être dotés d'une hiérarchie et néanmoins
due à un malentendu concernant l'infaillibilité qu'ils confondent avec l'impeccabilité 41. Parmi les autres articles de Gagarin dans les Etudes, il faut encore citer ici : "Les partisans et les adversaires de l'Union"42, où il répond aux attaques suscitées contre lui à l'occasion de la publication de son livre La Russie serat—elle catholique ? Méritent spécialement d'être mentionnées ses études importantes sur : La Réforme du clergé russe 43, qui paraîtront ensuite dans un recueil séparé 4. Des articles de sa main ont paru également dans d'autres périodiques tels que Correspondant, Contemporain, Journal de Bruxelles. I1 a par exemple écrit pour le Correspondant un très intéressant essai sur "Tendances catholiques dans la Société russe"45, que doit consulter quiconque veut examiner ou étudier les symptômes catholiques dans la Russie du XIXème siècle. Le zèle passionné de Gagarin n'avait pas pour seul objet la réunion de l'Eglise russe ; son intérêt s'étendait aussi aux autres Eglises séparées d'Orient. Il participa à la fondation de "L'OEuvre des Ecoles d'Orient" et séjourna trois mois en Syrie et en Palestine pendant l'année 1859 46. En 1862 il s'embarqua de nouveau pour la Syrie, où il demeura cette fois quelques années à Beyrouth comme professeur d'histoire de l'Eglise et comme prédicateur. Peuvent être considérés comme fruits de ce séjour les deux articles : "L'Avenir de l'Eglise grecque—unie"47 et "Les Eglises orientales unies"48 où il traite des problèmes spécifiques de l'Eglise catholique de rite oriental 49 Forcé par la maladie il rentre en 1865 à Paris, il y passera le reste de sa vie jusqu'à sa mort en 1882, toujours soucieux de promouvoir par des brochures et des articles un avenir catholique de sa patrie russe. Comme il l'écrivit en 1877, il voyait en effet approcher le jour où l'Eglise russe "tombera en ruines", tellement augmentait le nombre d'incroyants, de nihilistes, d e matérialistes et d'athéistes, tandis que d'autres cherchaient leur salut dans les sectes, qui se multipliaient de jour en jour 50 . La Russie ne pouvait être sauvée, il ne cessait de le répéter, que par son union avec l'Eglise catholique.
Sans crainte d'exagération on peut considérer Ivan Sergievitch Gagarin comme un des plus fervents zélateurs de la réconciliation, au siècle dernier, des Eglises dissidentes d'Orient et spécialement de l'Eglise russe avec l'Eglise catholique. Pour illustrer son esprit unioniste, point n'est besoin de longtemps chercher des citations : "Lorsqu'on traite une question aussi grave que la réconciliation de l'Eglise russe avec l'Eglise catholique, je ne crois pas qu'on puisse y mettre trop de charité, trop de procédés. Je ne puis m'empêcher de croire, que si l'on avait dépensé, pour se rapprocher, autant d'encre qu'on en a employé pour se séparer davantage de jour en jour, il y a longtemps que l'union serait faite". Et encore : "Pour ma part, je ne crois pas qu'on puisse songer à des négociations sérieuses entre la Russie et le Saint—Siège, s'il faut partir du principe que les Russes doivent se présenter en suppliants. Si le gouvernement et les évêques russes le faisaient, le peuple russe, qui a aussi son orgueil patriotique, ne les suivrait pas et, au lieu d'une réconciliation, on risquerait d'avoir une révolution"51 .
Cette mentalité irénique se perçoit à travers presque tous ses écrits et c'est bien pourquoi ils valent la peine d'être lus encore aujourd'hui malgré les changements radicaux intervenus dans la conjoncture actuelle qu'ils avaient en vue. Nous voudrions surtout leur attribuer une valeur permanente, parce qu'on rencontrera rarement une expression plus pure de ce qu'on a appelé "l'angoisse de l'unité à retrouver", mais en même temps parce qu'ils contiennent les convictions profondes d'un homme qui, pour suivre sa vocation, est allé "jusqu'au bout de sa loyauté, de ses efforts, de son courage et de l'absolu dans le don de soi"52 .
G. Remmers
Extrait de Het Christelijk Osten en Heireniging,
1949-1950, pp. 91-105.
Publié Dans "Plamja" 1993 N° 86

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