Bienheureux Léonide Féodoroff

La persécution religieuse en Urss (article)

Andrea Riccardi: Les persécutions des chrétiens en URSS après la révolution du 1917


L’État athée

« La nuit sera très longue et très sombre» : ces paroles ont été attribuées au Patriarche Tikhon (Belavin) mourant dans une clinique de Moscou en 1925[1]. Ce Patriarche, canonisé par l’Église orthodoxe russe en 1989, entrevoyait pour les chrétiens des temps très sombres sous le pouvoir communiste. La persécution allait quasiment anéantir les Églises, en imposant aux chrétiens une vie extrêmement difficile. Tikhon, élu patriarche en 1917 par le Concile de l’Église russe, avait d’abord tenté de résister à la politique antireligieuse du nouveau pouvoir soviétique, en dénonçant son dessein destructeur vis-à-vis de l’Église. Le 19 janvier 1918, le Patriarche avait lancé un anathème contre le gouvernement bolchevique : « La Sainte Église du Christ en terre russe traverse une bien triste époque : les ennemis déclarés ou clandestins de la vérité du Christ persécutent cette vérité… Chaque jour nous parviennent les échos de massacres horribles et cruels dont sont victimes des personnes innocentes… Rentrez en vous-même, insensés, et cessez vos massacres[2] ».

Puis le Patriarche accepta de revenir sur cette position ; il s’était plié à quelques concessions à la suite d’intenses pressions sur l’Église. Il avait fait l’autocritique de sa précédente hostilité au pouvoir soviétique. Il avait fait acte de loyauté au régime communiste, et condamné la contre-révolution. Il s’agissait là d’un changement considérable. Mais la volonté politique du nouveau pouvoir soviétique resta inchangée : détruire la vie religieuse dans le pays, quelle que soit l’attitude des responsables des communautés religieuses (et pas seulement ceux des communautés chrétiennes)[3]. En effet, les longues décennies de pouvoir soviétique – comme l’avait prévu Tikhon – furent une période vraiment sombre pour des millions de croyants. Ce fut un temps de martyre et d’holocauste pour des centaines de milliers de chrétiens dont le nom et l’histoire ne nous sont connus qu’en partie, et qui commencent à émerger aujourd’hui avec l’ouverture des archives soviétiques. Les années du régime soviétique ont représenté une longue période de souffrance encore en grande partie méconnue, ou du moins peu explorée, pour la plupart des croyants de toutes les Églises et communautés religieuses en l’URSS[4].

Les obsèques du Patriarche Tikhon furent célébrées le 12 avril 1925 au monastère de Donskoï à Moscou, où il habitait et où il est enterré[5]. Ce fut probablement la dernière manifestation en masse à caractère religieux à Moscou. Il semble que près de trois cent mille personnes se rassemblèrent autour du cercueil du Patriarche, dont la mort éveilla beaucoup de soupçons. Tikhon avait représenté la renaissance de l’Église russe après la restauration du patriarcat opérée par le Concile. Mais cette réforme n’avait pu être menée à terme en raison des difficultés provoquées par la politique religieuse des soviétiques. Dès 1927, le monastère de Donskoï fut fermé. L’Église russe entra dans la tourmente, alors que le Patriarche défunt n’avait pas de successeur. Le pouvoir soviétique travaillait à créer des divisions de toute sorte au sein de l’orthodoxie russe dans le but de l’affaiblir, comme ce fut le cas du schisme pro-gouvernemental des « rénovateurs ». En outre, il exerçait un contrôle de fer sur les rares évêques en liberté et sur ce qui restait de l’administration patriarcale gérée par le Métropolite Sergueï (Stradgorodski)[6].

En l’espace de quelques décennies, le paysage religieux séculaire de la Russie se modifia. En effet pour la sainte Russie, l’Église orthodoxe, avec ses sanctuaires, ses monastères, ses évêques et ses moines, avait représenté un solide point de référence, notamment dans les périodes difficiles et confuses[7].Avant la Révolution, on dénombrait en Russie plus de soixante-dix mille églises et chapelles. En 1939, à la veille de la Deuxième guerre mondiale, il restait un peu plus d’une centaine d’églises encore ouvertes, et quatre évêques en activité. Beaucoup d’églises avaient été abattues ; d’autres avaient été fermées ou destinées à un usage civil. Les monastères russes ne fonctionnaient plus, et la vie monastique s’était réduite à quelques cellules clandestines. Le paysage de la Russie avait changé avec une intensité et une rapidité jamais vues dans l’histoire de ce pays.

La révolution bolchevique entendait détruire radicalement l’attachement profond et historique du peuple russe à son Église, non seulement par un travail de propagande, mais aussi au moyen de la disparition physique des représentants de l’Église et de la fermeture ou destruction des lieux traditionnels de la foi russe. À la mort de Tikhon s’était déjà esquissée l’attitude persécutrice du pouvoir soviétique à l’encontre des Églises et des autres communautés religieuses, qui allait se prolonger bien au-delà de la deuxième guerre mondiale. Cette attitude n’était pas un facteur accessoire ou conjoncturel de la politique soviétique, lié à la faiblesse initiale du pouvoir communiste ou à des conflits politiques, ou encore à des résistances antisoviétiques dans le monde ecclésiastique : elle était au contraire au cœur du projet de soviétisation de la société.

En URSS, initialement, l’attitude sévère du pouvoir soviétique vis-à-vis des religions, et en particulier de l’orthodoxie, pouvait s’expliquer par l’hostilité envers le lien étroit entre Empire tsariste et Église orthodoxe, en une « symphonie » caractéristique, d’origine byzantine, entre pouvoir impérial et institutions chrétiennes. Éradiquer le système tsariste pouvait s’accompagner d’une réduction drastique du rôle de l’Église russe. En Occident aussi, la transition entre l’Ancien Régime et les nouveaux États laïques s’était traduite par une réduction du poids social des Églises. Mais même si elle utilise parfois les outils propres aux États laïques, la politique antireligieuse de l’URSS et des pays communistes manifeste une volonté plus déterminée d’extirper toute vie religieuse de la société. L’Église russe ne fut pas la seule à être touchée ; toutes les Églises et les communautés religieuses pâtirent de cette politique destinée à les éliminer de la vie sociale et personnelle des citoyens soviétiques, indépendamment de l’affrontement politique. La politique antireligieuse se poursuivit même lorsque le pouvoir soviétique fut bien affermi, comme dans les années Khrouchtchev, et qu’il n’avait rien à craindre des modestes résidus de l’orthodoxie russe, entièrement contrôlée par les services de sécurité[8].

Quand la Révolution éclata, l’Église russe avait un programme ambitieux de réformes, mis au point par le Concile de 1917-1918 : outre la restauration du patriarcat, elle entendait donner de nouvelles structures et des orientations rénovées à la vie orthodoxe du pays[9]. Le courant des innovateurs, soutenu par le régime et par ses services de sécurité, voulait lui aussi réformer l’orthodoxie, quoique d’une manière encore plus radicale. Mais ces programmes n’intéressaient pas le pouvoir soviétique, dont le but était l’élimination de l’Église de la vie du pays. L’action des « rénovateurs », très proches du régime, fut soutenue tant qu’elle sembla utile pour mettre en crise l’Église patriarcale[10]. Le nouveau pouvoir ne cherchait pas un accord avec les institutions ecclésiastiques, mais leur contrôle d’abord, et leur disparition ensuite. En fait, il ne luttait pas seulement contre les profondes connexions entre le pouvoir tsariste et l’Église russe. Il continua encore à persécuter l’Église quand, dans les années 30, elle était déjà pliée et entièrement sous le contrôle de l’État et ne représentait plus une menace concrète pour le régime.

Mais même cette présence réduite et presque symbolique de l’Église russe dans la société était un problème pour le pouvoir communiste. Le fantôme de cette Église gênait le système soviétique. La nouvelle classe dirigeante s’opposait non seulement au rôle social de l’orthodoxie, mais aussi, plus en général, à l’enracinement des religions dans le pays. Celles-ci devaient disparaître de la nouvelle société socialiste, par une désaffection populaire généralisée et sous la pression de la persécution. L’affirmation de cet objectif ne se fondait pas seulement sur la persuasion et la propagande (dont le régime avait le monopole), mais aussi sur la destruction des hommes et des femmes qui représentaient des modèles sociaux et anthropologiques jugés irrécupérables ou même dangereux, par leur exemple contagieux. Le clergé et les moines étaient au nombre de ces modèles. De ce point de vue, le slogan soviétique : « Poussons d’un poing de fer l’humanité vers son bonheur » est révélateur. Il fallait à tout prix créer l’homme nouveau soviétique et la nouvelle société communiste. Les religions devaient être effacées. Hélène Carrère d’Encausse conclut : « L’homme nouveau ne doit pas avoir de convictions étrangères à la culture politique soviétique. Or la religion ne fait pas partie de cette culture[11] ».

La lutte antireligieuse n’était donc pas une question politique contingente, mais une composante permanente de toute la politique soviétique. C’est une lutte – il vaut la peine de le rappeler – qui se prolongera jusqu’au années 80, même si ses méthodes changent et que la répression s’allège. Parmi les adversaires du régime, il n’y avait pas seulement les orthodoxes, mais tous les chrétiens et aussi les autres croyants. C’est ce que montre bien le cas de l’Église catholique dans les territoires soviétiques. Cette Église avait été entravée par le pouvoir tsariste, tant dans sa vie interne que dans les communications avec le Saint-Siège. Elle comptait parmi les persécutés de l’Empire tsariste. Dans les milieux du Vatican, comme le note Roberto Morozzo della Rocca, nul n’éprouva de nostalgie pour le pouvoir impérial des Romanov. On espérait au contraire que la fin du pouvoir tsariste se traduirait par une amélioration de la situation difficile des catholiques, considérés comme des citoyens de deuxième ordre[12].

On a peu remarqué combien la diplomatie vaticane a tenté, jusqu’en 1928, avec une conviction décroissante, d’établir un accord minimal avec le pouvoir soviétique pour donner au catholicisme un espace de liberté dans le nouveau système. En dépit de certains contacts rapides et tactiques, la diplomatie vaticane doit constater le manque total d’intérêt du pouvoir soviétique pour un accord avec le Saint-Siège sur le statut des catholiques en URSS. Même les minorités catholiques sont un problème pour Moscou. Une constante de toute la politique soviétique à l’égard du Saint-Siège jusqu’à la fin des années 80, même quand il y a des relations directes entre Rome et Moscou, est le refus de discuter avec les responsables du Vatican sur la situation des catholiques en URSS, considérée comme une affaire interne soviétique par les dirigeants de ce pays. Ce nest qu’avec Gorbatchev que le régime commence à voir dans le Saint-Siège un interlocuteur avec lequel discuter de la situation des catholiques soviétiques. La référence à un centre supranational comme le Saint-Siège, a été un élément constant de méfiance vis-à-vis de l’Église catholique. Le relâchement de la pression soviétique contre l’Église orthodoxe pendant la deuxième guerre mondiale par volonté de Staline ne s’est pas reflété sur la politique à l’égard du catholicisme en URSS[13].

À partir du début des années 30, Pie XI et le Saint-Siège dénoncent avec beaucoup de vigueur la politique antireligieuse en URSS. Après la deuxième guerre mondiale, quand le contrôle de Moscou s’étend à l’Europe de l’Est où l’Église catholique est beaucoup mieux implantée qu’en Russie, le Saint-Siège s’élève contre la répression croissante de la part des autorités communistes. Il observe que les gouvernements communistes appliquent une politique ecclésiastique destinée à contrôler les Églises locales catholiques, et même, dans certains cas, à les couper de Rome et à créer des Églises nationales.

Au cours de la longue histoire soviétique, il existe une méfiance générale envers tous les croyants, qui sont persécutés et marginalisés ou, dans le meilleur des cas, deviennent des « émigrés internes » de la société communiste. À côté des objectifs politiques de lutte contre la religion qui disparaissent avec l’affirmation d’un pouvoir communiste fort en Union soviétique, il existe d’autres objectifs de nature anthropologique, idéologique et symbolique. Il y a un objectif spécifique « religieux », ou plutôt antireligieux. L’URSS, malgré la séparation proclamée entre Église et État, n’est pas un régime de type laïque ou séparatiste selon le modèle occidental. L’État soviétique exerce un contrôle total sur l’Église, en continuant l’ancienne politique ecclésiastique tsariste avec de nouveaux outils coercitifs ; mais surtout cet État est, à sa manière, confessionnel, par le fait qu’il prend en matière religieuse une position officielle, celle de l’athéisme, qui représente un des traits spécifiques de son identité idéologique.

Dans un pays communiste, non seulement les communautés religieuses ne doivent pas avoir de rôle social (et ne peuvent donc pas exercer de fonctions éducatives, caritatives ou publiques), mais elles doivent même disparaître pour faire place à un modèle d’« homme nouveau », à une société où l’aliénation religieuse est bannie et où l’athéisme est pratiqué et inculqué par la propagande. Il y a, en somme, dans l’écheveau des motivations historico-politiques, une motivation antireligieuse spécifique et bien identifiable[14]. La religion doit être extirpée de la société et des consciences. Boukharine, dans l’ABC du communisme, déclare : «La religion et le communisme sont incompatibles, aussi bien en théorie qu’en pratique[15] ». La lutte antireligieuse du pouvoir soviétique touche toutes les religions : c’est – comme le dit un opuscule de propagande de 1923 – « la lutte décisive contre le pope, qu’il s’appelle pasteur, abbé, rabbin, patriarche, mollah ou pape ; cette lutte doit s’étendre de façon non moins inéluctable à Dieu, qu’il s’appelle Jéhovah, Jésus, Bouddha ou Allah »[16].

Un « holocauste » chrétien ?

La lutte antireligieuse mena à un holocauste de femmes et d’hommes qui professèrent la foi en Union soviétique. Cette tragédie du peuple chrétien en Russie est partagée par les croyants d’autres religions et par des hommes et des femmes dont les convictions s’écartent de celles du régime et qui, à cause de leurs idées, connaissent de grandes souffrances et parfois la mort. En 1968, Athénagoras, Patriarche orthodoxe de Constantinople, notait : « Les chrétiens russes ont vaincu le totalitarisme dans leur pays. Ils l’ont vaincu par la foi, la prière, la souffrance de leurs confesseurs et de leurs martyrs… ». Et il ajoutait : « …leur victoire n’est pas encore visible. Beaucoup de choses lourdes s’attardent à la surface de l’Histoire ; mais tout a déjà changé en profondeur [17] ».

La plupart de ceux qui souffrirent pendant la persécution sont encore inconnus, comme on l’a dit. Qu’est-il advenu des moniales et des moines des 1 025 monastères orthodoxes en fonction en 1917, et qui furent tous fermés dans les années qui suivirent ? Comment ont-ils continué leur vie après la dispersion ? Pour quelques-uns d’entre eux, on a quelques informations, mais dans la plupart des cas, on perd leurs traces[18]. Beaucoup ont été engloutis dans l’univers concentrationnaire. D’autres se sont dispersés dans l’immense monde soviétique. Ce fut le cas de la catholique Elena Plavskaïa, arrêtée en 1933 dans le cadre de l’enquête sur les catholiques russes et condamnée à cinq ans de camp de travail correctionnel au Bamlag. En 1937, elle fut libérée et envoyée en exil intérieur. Depuis, on ne sait plus rien d’elle[19]. Les persécutés appartiennent à toutes les communautés chrétiennes qui vivaient en Union soviétique. Ils sont orthodoxes, catholiques, protestants, chrétiens des anciennes Églises orientales, comme les Arméniens. Il y a aussi des victimes dans les groupes que l’Église orthodoxe considère comme schismatiques, tels que les Vieux-croyants. Tous les chrétiens ont souffert. Et les autres religions présentes en URSS ont subi elles aussi de lourdes pertes et de grandes persécutions, notamment les Juifs. Souvent la condamnation était infligée indépendamment du comportement des individus à l’égard du pouvoir soviétique. Même une grande loyauté au régime et le respect des règles ne garantissaient pas la vie sauve aux croyants. À lui seul, l’état ecclésiastique séculier ou régulier (et parfois même le fait d’être un simple croyant) pouvait conduire à la prison, à l’internement ou à la condamnation à mort.

Un cas particulier, mais très significatif, est celui de Nikolaï Tolstoï, prêtre catholique de rite oriental, qui avait travaillé à Kiev et à Odessa. En 1896, il avait donné la communion au grand penseur russe Vladimir Soloviev : ce geste fut condamné par l’Église orthodoxe. Tolstoï connut une série d’épreuves après la Révolution, et en 1928, il renonça, à sa fonction de chorévèque. Il semble qu’il ait cessé d’officier et se soit réduit de sa propre initiative à l’état laïcal après avoir découvert que son fils avait des rapports avec les services. Il fut arrêté en 1937 et condamné à mort l’année suivante, bien que rien n’indiquât qu’il exerçait encore l’activité pastorale. Accusé d’espionnage en faveur de la Pologne, bien qu’il se soit toujours opposé à la latinisation et aux Polonais, il fut fusillé dans la prison de Kiev[20]. On était mis à mort pas seulement et pas tant pour ce qu’on faisait que pour ce que l’on était et ce en quoi on croyait. Quel sens pouvait-il y avoir à tuer, en 1937, le locum tenens désormais âgé et malade du patriarcat, le Métropolite orthodoxe Petr (Polïanski), détenu depuis 1928 et ne jouant plus aucun rôle dans l’Église ? Mais justement en 1937, Staline avait donné l’ordre d’éliminer tous les religieux détenus dans les prisons ou dans les camps[21]. Ils devaient être mis à mort parce qu’ils continuaient de représenter la foi, même s’ils n’étaient plus une menace politique pour le pouvoir et qu’ils étaient totalement isolés du peuple. Cette mort ne fut pas seulement la conséquence d’une décision de Staline, elle fut surtout celle d’une politique entamée bien des années auparavant, celle de l’élimination physique des croyants.

La mort était l’outil à l’aide duquel le pouvoir politique « purgeait » la société de l’influence des religions. Bien souvent – qu’on pense aux massacres staliniens – la répression frappa, à leur tour, les auteurs de la persécution et des crimes, des personnalités de confiance du régime, en révélant un autre aspect pervers du mécanisme de persécution. Les croyants ont été, en un certain sens, un terrain d’élection pour la terreur soviétique. Avec le temps, leur condition devint toujours plus dénuée et leur existence toujours plus difficile et marginalisée. À coup sur, ils ne représentaient plus un danger pour un pouvoir solidement établi. Des histoires de douleur et de fidélité nous sont parvenues. À la fin des années 20, la vie des prêtres devint très dure :

« La semaine de travail continu – écrivait Struve – … éliminait les dimanches et les autres jours de repos ordinaire de la semaine. Les ministres du culte et leurs familles furent assimilés aux koulaks et privés de leurs droits civiques (lichentsy). Cela voulait dire qu’ils n’avaient plus droit aux carnets d’alimentation, vitaux en ces temps de disette, à l’assistance médicale, y compris les médicaments, et aux logements collectifs. En outre, ils étaient soumis à des impôts particulièrement lourds et leurs enfants n’avaient pas accès aux écoles secondaires et supérieures. De nombreuses familles de prêtres se brisèrent… Aux abords des églises, apparurent des prêtres déguenillés qui demandaient l’aumône[22]. »

Les archives soviétiques, dont la consultation est devenue possible après l’effondrement de l’URSS, révèlent l’horreur des interrogatoires, les drames, les complicités et les infiltrations d’informateurs, les trahisons induites par la terreur, les terribles retombées familiales. La femme d’Anatoly Zurakovski, un prêtre ukrainien proche de l’Archimandrite Spiridon (Kisliakov), mort en prison en raison de son activité religieuse indépendante de celle Métropolite Sergeï, purgea une peine de trois ans dans les camps[23]. Ce sont des histoires très diverses, et surtout, il y en a tant. Une question demeure : combien de personnes sont-elles mortes dans la tourmente de la persécution stalinienne, dans les procès « légaux », dans la dure vie des prisons et des camps de concentrations ? Quelques estimations ont été avancées en ce qui concerne les victimes de la persécution contre l’Église orthodoxe.

Aleksander Jakovlev, Président de la Commission pour la réhabilitation des victimes des répressions politiques, a communiqué en 1995 le chiffre approximatif de deux cent mille membres du clergé orthodoxe condamnés à mort entre 1917 et 1980. Quasiment tous les prêtres et les religieux ordonnés avant ou après la Révolution furent soumis à des persécutions. Pendant les seules années 1937 et 1938, 165 100 prêtres orthodoxes furent arrêtés, dont 105 000 furent fusillés. Plus de trois cents évêques orthodoxes furent victimes de mesures répressives, et plus de deux cent cinquante furent mis à mort ou moururent au cours de leur détention. Ce ne sont là que des chiffres approximatifs qui demandent à être précisés, mais ils suggèrent l’idée d’une persécution en masse[24].

Nous connaissons l’état de l’Église russe avant la Révolution. Son dernier annuaire fut publié en 1916 : il faisait état de 147 évêques, 117 915 membres du clergé, 21 330 moines et 73 299 moniales[25]. Parmi les membres du clergé, il indiquait les archiprêtres, les prêtres, les diacres et les psalomchtchiki (dont le nombre dépassait 45 000)[26]. Les monastères masculins étaient au nombre de 478, ceux féminins au nombre de 547[27]. Au cours de l’année 1917, à la suite d’une série de transferts et de nominations, le nombre des évêques orthodoxes passa à 172, plus six au repos[28]. Telles étaient les dimensions de l’Église orthodoxe sur laquelle s’abattit la persécution. Pospelovski calcule que près de trois cents évêques russes appartenant à diverses obédiences orthodoxes auraient été tués sous le pouvoir communiste, tandis que dans le clergé le nombre des assassinats dépasserait 50 000, sans compter les moines et les moniales[29]. Selon la Commission pour la réhabilitation créée par le Patriarche de Moscou, 350 000 personnes ont subi la répression pour des motifs religieux jusqu’en 1941. Parmi elles, 150 000 furent arrêtées au cours de l’année 1937, parmi lesquelles 80 000 furent fusillées[30]. L’Institut théologique orthodoxe Saint-Tikhon de Moscou a, de son côté, créé un groupe de travail sur les nouveaux martyrs qui a recueilli plus de dix mille noms de victimes, avec leur histoire. Le nombre des évêques tués ou morts en prison serait supérieur à deux cent cinquante. Au moment de l’invasion allemande de l’URSS, il n’en restait que quatre en activité sur tout le territoire soviétique. Selon l’Institut Saint-Tikhon, le nombre des chrétiens orthodoxes tués pour la foi serait compris entre cinq cent mille et un million[31].

En Russie, s’est produit un véritable massacre de chrétiens. Les chiffres les plus surs sont ceux du clergé, dont on connaît mieux l’histoire. Mais le massacre des chrétiens ne se limite pas, tant s’en faut, aux membres du clergé. Bien souvent aussi, les victimes ont été des laïcs dont on ignore jusqu’an le nom ; certains faisaient partie des conseils paroissiaux ou des « vingtaines » (groupe requis par la législation soviétique pour obtenir l’usage d’un édifice religieux) et cherchaient à maintenir l’église en fonction ; d’autres s’opposaient à la confiscation des objets de culte, à la fermeture des temples ou à la campagne de confiscation des cloches. C’étaient parfois des membres de la famille, femme, enfants, parents du clerc marié, qui partageaient le sort inexorable des prêtres, mis en marge de la société soviétique comme parasites et accablés d’impôts. D’autre fois, il s’agissait seulement de laïcs qui étaient mêlés au destin de leur « père spirituel ». La persécution des chrétiens en Russie fut un martyre en masse qui frappa des centaines de milliers de croyants dans tout le pays[32].

Un sanctuaire des martyrs : les îles Solovki

Un des lieux où les chrétiens de Russie connurent les plus grandes souffrances furent les îles Solovki, sur la Mer Blanche. Ce camp de concentration constitue, en un certain sens, l’alma mater des camps soviétiques, comme l’écrit Brodsky[33]. Ce fut un des « calvaires » pour tant d’internés. Ce camp fut créé dans un monastère édifié au XVe siècle sur l’un des îles de l’archipel. Cet ensemble monastique, qui avait été un des grands centres spirituels de l’orthodoxie russe, devint l’un des lieux de martyre les plus effroyables. Ce lieu, qui parlait de Dieu par ses églises et ses chapelles, mais aussi par l’harmonie existante entre l’œuvre des moines et la nature, connut une destination tragique. La profanation d’un sanctuaire, but des pèlerinages en provenance de toute la Russie, fut l’un aspect de l’histoire de ce camp, comme s’il voulait signifier la suprématie absolue du nouvel État soviétique sur le passé. La règle de la violence et de la coercition semblait remplacer l’ordre monastique. Les îles Solovki étaient décrites dans un « Guide de la Russie septentrionale » de 1899 comme un havre de paix pour les pèlerins :

« Le voyageur est récompensé de son voyage. Devant lui se profile l’un des lieux les plus sacrés de la terre russe, un but de pèlerinage, le monastère de Solovki. Entourées de leurs fortifications en blocs de pierre, les églises et les bâtiments blancs sont coiffés de coupoles et de toits verts. Devant les remparts, sur le rivage, se trouvent une série de chapelles, et à gauche du port, l’édifice en pierres à trois étages de l’hôtellerie de la Transfiguration, pour les visiteurs de ce saint monastère »[34].

Les îles Solovki, comme tant de parties du système concentrationnaire, étaient le miroir paradoxal de la société soviétique. Olga Jafa, déportée comme tant d’autre dans ce camp, les décrit ainsi :

« Le soir, le bateau à vapeur arriva aux îles. Ils nous firent monter sur le pont, et après vingt-cinq ans, je vis de nouveau cette île d’une beauté féerique. Mon Dieu, qu’elle avait changé en ces vingt-cinq ans ! Il n’y avait plus ni coupole et ni croix, mais partout une couleur grise uniforme dans tout l’ensemble du Kremlin, qui faisait penser aux ruines d’une forteresse médiévale. Mais dans cette désolation, il y avait une sorte de nouvelle beauté solennelle, peut-être encore plus élevée et inspirée, qui parlait d’un long et glorieux passé et d’une fin couronnée par le martyre… Les îles Solovki sont le royaume des malheureux. Par-dessus les mur rugueux de la cathédrale, sur l’enduit frais, avait été dessinée la gigantesque silhouette d’une ville contemporaine, avec des cheminées qui fument et des grues, des avions qui la survolent, surmontée d’une grande étoile rouge à cinq branches. Sur la ville, avait été peint méticuleusement à la peinture rouge le slogan : « Vive le travail libre et joyeux ![35]. »

Dans ce « royaume des malheureux », la vie était très dure, aggravée encore par le terrible climat polaire. En 1920, le monastère avait été reconverti en un camp de concentration pour les prisonniers de la guerre civile. En 1923, il devint un « camp à destination spéciale ». De 1920 à 1939, il accueillit plus d’un million de détenus. On pouvait y rencontrer des prisonniers de toutes les catégories. La profanation prit un aspect encore plus paradoxal par le fait que les îles Solovki furent choisies comme lieu d’emprisonnement pour les chrétiens. Le monastère devint le but d’un pèlerinage forcé pour les évêques, les prêtres, les moines, les religieux et les laïcs. Les croyants appartenaient à toutes les confessions religieuses : le Muphti de la mosquée de Moscou, le Primat de l’Église orthodoxe de Géorgie (« il tenait le bâton comme un sceptre […] (mais) avait pour mission de surveiller le seau »)[36], l’Exarque catholique de rite byzantin Fedorov, des métropolites et des évêques orthodoxes. Quelques évêques orthodoxes trouvèrent le moyen de se réunir et d’envoyer un message, connu sous le nom de « Mémorandum des évêques des Solovki », dans lequel ils contestaient la politique du Métropolite Sergueï, l’accusant d’être trop conciliant envers le pouvoir soviétique dans sa gestion du patriarcat[37].

Il y avait, dans ce camp-monastère, l’Administrateur apostolique des catholiques de rite arménien, Mgr Akop Bakaratian, arrêté à Tbilissi pour avoir transmis des informations à propos de « persécutions immotivées des catholiques en URSS », condamné à dix ans et envoyé aux îles Solovki. Là, en 1932, il fut arrêté dans le cadre de l’enquête collective sur le clergé catholique accusé d’« avoir créé une association qui fait une propagande antisoviétique, qui a célébré en secret des rites théologiques [sic] et religieux, et a noué des contacts clandestins avec l’extérieur pour transmettre à l’étranger des informations à caractère d’espionnage sur la situation des catholiques en URSS[38] ». Mgr Matulionis, archevêque lithuanien de Kaišiadorys, fut mêlé lui aussi à cette affaire et condamné. Pour lui, l’emprisonnement aux Solovki était la deuxième période de détention en URSS. Il fut ensuite relâché et put rentrer en Lituanie. Mais là, il fut arrêté une nouvelle fois en 1946 pour n’être libéré qu’en 1956. Bien qu’il se trouvât en exil intérieur, il ordonna un évêque. Il mourut en 1962[39]. Pour le P. Bakaratian, par contre, les îles Solovki furent le point final de ses souffrances : il fut transporté, désormais invalide, à la gare de transit de Kuzema, sur la ligne ferroviaire de Mourmansk, où il mourut en février 1936.

Les bolcheviks entendaient transformer un des sanctuaires de l’« obscurantisme » en un lieu de rééducation : « Pendant cinq siècles, les Solovki ont obscurci l’esprit du peuple – peut-on lire dans « Le Messager de Carélie ». Aujourd’hui, s’y dresse un camp de concentration où sont rééduqués les citoyens qui ont commis des crimes… L’écho des cloches des îles Solovki s’est éteint. Une nouvelle vie s’est éveillée. Battues par les vagues impétueuses de la mer, les Solovki revivent d’une vie nouvelle et impétueuse… Les Solovki sont à présent un établissement de soins où l’on guérit les infirmités du passé… L’écho de la prière s’est éteint dans la grande église, et il est rare que s’élèvent les suppliques dans l’église du cimetière, et du reste ceux qui les écoutent sont à présent bien peu nombreux ![40] ».

Dans le camp, on continuait à prier. Ce n’est qu’à partir de 1929 que les autorités interdirent les célébrations liturgiques. Le diacre Vasily écrit à ce propos : « Très vite, l’idée vint à un prêtre de célébrer la liturgie à l’intérieur de la baraque, dans la soupente. Comme on ne pouvait pas s’y tenir debout, il fallait célébrer toute la messe à genoux. Voici comment ils s’y prirent : ils posaient sur le sol des valises, les recouvraient d’un essuie-mains, allumaient une bougie de stéarine et célébraient à genoux la messe, sans bouger. Beaucoup de prêtres venaient ici chaque jour[41] ». Au milieu des souffrances, s’établissait un climat fraternel entre croyants. Le diacre Vasily évoque les rapports cordiaux entre catholiques de rites divers, ce qui n’avaient pas toujours été le cas : « Tout ce qui précédemment avait constitué un sérieux obstacle, tout ce qui avait douloureusement divisé et s’était interposé entre le Polonais et les Russes s’évanouit aux Solovki[42] ». Même les orthodoxes et les catholiques étaient unis dans la souffrance. L’Exarque Fedorov, emprisonné avec des ecclésiastiques catholiques et orthodoxes à la prison de Sokol’niki, vit un intense effort œcuménique : « Nous avons les meilleurs rapports – écrit-il –, j’ai mis au pas mes Latins, comme il se doit, et jamais une parole offensive ne sort de leur bouche[43] ». Un témoin de la vie aux Solovki note :

« Unissant leurs efforts, un évêque catholique encore jeune et un vieillard émacié et décharné à la barbe blanche, un évêque orthodoxe antique de jours mais vaillant par son courage, qui poussait énergiquement le chariot … S’il y en a parmi nous qui ont un jour la chance de retourner dans le monde, ils devront rendre témoignage de ce que nous voyons ici. Et ce que nous voyons, c’est la renaissance de la foi pure et authentique des premiers chrétiens, l’union des Églises en la personne des évêques catholiques et orthodoxes qui participent unanimes à cette entreprise, l’union dans l’amour et dans l’humilité[44]. »

L’inhumanité du système répressif et concentrationnaire manifesta, dans les îles Solovki, un de ses visages les plus emblématiques. Les Solovki, paradoxalement, finirent par devenir aussi un lieu de détention ou de mort pour nombre de dirigeants soviétiques du camp (comme ce Zorin, qui pour la première fois avait hissé le drapeau rouge au sommet du monastère, et qui y revint trois ans plus tard en prisonnier). C’était un système inhumain qui dévorait ses propres auteurs. Dans la logique politico-idéologique de ce système, la foi religieuse devait être anéantie au moyen de l’élimination des croyants. Dès les premières années du régime soviétique, la lutte contre la religion se fonda non seulement sur la propagande, mais aussi – on l’a vu – sur l’anéantissement des communautés religieuses, des lieux de culte et de prière, et même de la vie physique de ceux qui professaient la foi. Pourtant, le pouvoir soviétique ne réussit pas à éteindre la foi de tant de croyants dans le camp des Solovki. L’évêque catholique Bolesas Sloskans écrivit à ses parents depuis les îles, où il demeura de 1928 à 1930 : «  Je vous le demande du plus profond de mon âme : ne permettez pas que la vengeance ou l’exaspération ne s’infiltre dans votre cœur. Si nous le permettions, nous ne serions plus de vrais chrétiens, mais des fanatiques… ».[45]

Aux îles Solovki, il y avait quelques religieuses dominicaines (dont Sœur Imelda), qui étaient là depuis 1924, le P. Aleksandrov[46], le P. Potapeï (Emelianov)[47] et d’autres catholiques. Mgr Neveu, l’Assomptionniste nommé évêque par Pie XI et résidant à Moscou avec pour mission de soutenir les catholiques, a recueilli deux rapports sur la vie dans les îles, celui de Mme Novickaja qui était allée rendre visite à son mari, et celui de Sœur Imelda, rentrée dans la capitale en 1930 après cinq années de camp. On raconte que les religieux, tant catholiques qu’orthodoxes, avaient refusé de travailler le dimanche et de ne pas porter leur habit religieux dans leur cellule. Sœur Imelda narre des histoires de douleur, de résistance, parfois même à la limite des forces ; elle raconte aussi que les prêtres catholiques ont continué de célébrer la messe en secret, en recevant le vin d’un groupe de moines de l’ancien monastère laissés pendant un certain temps dans l’île pour effectuer les travaux nécessaires. La religieuse dit encore, au sujet des prêtres catholiques : « Leur entente et leur propreté suscitent l’admiration des autres détenus[48]… ». Mais à partir de 1929, le traitement se durcit : on confisqua aux catholiques leurs objets sacrés, et leur transfert dans l’île d’Anzer débuta.

La politique de persécution

La société communiste était nécessairement totalitaire : tous les aspects de la vie publique et privée devaient être contrôlés. Dans le cadre du combat constant contre la religion, se sont succédées, dans l’histoire soviétique, des phases différentes en fonction de la situation au plan international et dans le pays[49]. Dans les premières années du pouvoir bolchevik, la loi-cadre est le décret de Lénine du 23 janvier 1918 sur la séparation entre État et Église. Cet acte législatif fut suivi d’une campagne brutale de confiscation des biens ecclésiastiques, avec des emprisonnements et des morts. Simultanément, l’enseignement religieux fut aboli dans les écoles, et tous les instituts éducatifs, y compris les séminaires, furent nationalisés. Les Églises et les communautés religieuses furent privées de leur personnalité juridique, et donc du droit de posséder[50].

Dans les années suivantes, les campagnes antireligieuses se succédèrent. En 1919 fut promulgué le décret sur la liquidation du culte des reliques, qui porta à la profanation de nombre d’églises et de dépouilles de saints. En 1922, fut lancée une campagne de réquisition des objets religieux de l’Église qui suscita auprès des fidèles de vives réactions, auxquelles le gouvernement répondit par une répression très dure. Cette campagne fit de nombreuses victimes, parmi lesquelles Veniamin (Kazanski), Métropolite orthodoxe de Petrograd. On connaît le contenu de la lettre secrète envoyée par Lénine aux membres du Politburo le 19 mars 1922 :

« La réquisition des objets de valeur, surtout ceux des laures, monastères et églises les plus riches, doit être menée avec une résolution implacable, en ne s’arrêtant absolument devant rien, et le plus rapidement possible. Plus nous réussirons à fusiller de représentants de la bourgeoisie réactionnaire et du clergé réactionnaire, et mieux ce sera[51]. »

C’est un texte qui confirme la volonté soviétique d’éliminer les croyants – y compris physiquement – de la société russe. Le service agitation et propagande du Comité central du parti communiste, qui géra la lutte antireligieuse jusqu’à la fin de l’Union soviétique, agissait en ce sens. Les directives s’inspiraient de l’article 13 du programme du parti, adopté au Huitième congrès : « En ce qui concerne la religion, le parti communiste russe ne se contente pas uniquement du décret de séparation entre l’Église et l’État… Le parti se donne pour objectif la destruction totale des liens entre les classes exploitées et… la propagande religieuse[52] ».

Le premier évêque martyr de l’Église russe fut Vladimir (Bogojavlenski), Métropolite de Kiev, fusillé le 7 février 1918 à la porte de la laure de Kiev, le plus grand sanctuaire de l’orthodoxie russe[53]. Une des victimes les plus connues de la campagne de réquisition des objets précieux fut Veniamin, Métropolite de Petrograd, qui avait trouvé un modus vivendi avec les autorités locales pour gérer la question. La position de cet évêque, un homme simple et aimé des gens, était claire : « Ils sont bien étranges, les raisonnements de certains, même des pasteurs illustres, selon lesquels il faudrait préserver les forces vives, c’est-à-dire transiger sur tout pour les sauver… Il ne faut pas s’épargner pour l’Église, ni sacrifier l’Église pour se protéger soi-même[54] ». Le Métropolite excommunia les innovateurs qui occupaient les institutions de l’Église et allaient créer plus tard une église schismatique fondée sur la conciliation entre « progrès socialiste » et christianisme. Il fut jugé selon les modules typiques de la procédure soviétique en ces années-là. L’accusateur qualifia l’Église orthodoxe in toto d’« association contre-révolutionnaire » (c’était un crime qui comportait la condamnation à mort). Le défenseur du Métropolite, un avocat juif du nom de Gurovitch, fit remarquer aux juges que cette condamnation allait couvrir de honte le système soviétique, et que son exécution allait favoriser la foi qui se propage – a-t-il rappelé – par le sang des martyrs. Le Métropolite déclara : « J’ai toujours été loyal envers les autorités civiles et je ne me suis jamais occupé de politique[55] ». En s’en prenant à lui, on s’attaquait à un évêque pastoral qui n’était en rien l’expression de l’ancien monde tsariste : il animait la vie du peuple en présidant aux célébrations liturgiques avec une profonde piété, et jouissait d’une grande popularité. Dans sa dernière lettre adressée à son vicaire, on peut lire :

« Les temps ont changé, et la possibilité se présente de subir pour l’amour du Christ des souffrances infligées tant par les nôtres que par des étrangers. Souffrir est dur, pénible, mais dans la mesure de nos souffrances surabonde aussi la consolation divine. Il est difficile de franchir ce Rubicon, cette frontière, et de se confier totalement à la volonté de Dieu. Mais quand cela se produit, l’homme est débordant de consolation, il ne sent plus les terribles souffrances… C’est maintenant le moment du jugement. Il y a des personnes prêtes à sacrifier tout, même au nom de convictions politiques. Observez comment se comportent les social-révolutionnaires et les autres. Nous les chrétiens, et encore plus nous les prêtres, devons montrer un tel courage jusqu’à la mort[56]… »

On ne sait pas où Veniamin est enterré, bien qu’il y ait un tombeau vide portant son nom à la laure de Saint-Alexandre Nevski. Cet évêque a été canonisé par l’Église russe en 1992. Dans ses dernières paroles, il envisageait une ligne de résistance centrée sur la liturgie et le témoignage, sans faire de projet pour l’avenir de l’Église, dans une situation qui semblait très dure : « Il est difficile de donner des conseils aux autres. Les doyens doivent prendre moins de décisions, surtout sur les questions fondamentales… Ils ne peuvent pas répondre pour les autres. Ils doivent rester dans les limites de leur communauté paroissiale et demeurer en union spirituelle avec les évêques qui ont la grâce du saint Esprit[57] ».

Toute l’année 1922 et jusqu’au printemps 1923 fut une période de procès terribles contre les ecclésiastiques. Près de six mille personnes furent impliquées dans la répression judiciaire pour des motifs religieux dans la seule année 1922. Il y eut aussi beaucoup d’autres attaques contre les chrétiens dans les années suivantes et dans le cadre de la NEP. Fin 1929, Staline annonça la collectivisation des terres et la disparition des koulaks, ce qui frappa encore davantage l’Église et le clergé. En 1932, fut lancé un « plan quinquennal antireligieux », qui prévoyait la fermeture de toutes les églises et le bannissement de l’idée de Dieu. Ces campagnes se caractérisèrent par l’usage massif de la violence, qui fit de nombreuses victimes, surtout dans les rangs de l’Église orthodoxe russe. Dans les relevés de la police, on note un accroissement des actions contre les ministres du culte orthodoxes, catholiques, luthériens, baptistes, musulmans et bouddhistes : en 1923-24, il y eut 2 469 arrestations, et en 1931-32 leur nombre passa à 19 812[58].

Après la mort du patriarche, à partir de 1925, la situation de l’Église orthodoxe se fit plus difficile. L’Église russe, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, semblait inexorablement destinée à disparaître. Pour la quasi totalité de la population, il était impossible de pratiquer le culte et de trouver des églises en fonction. Et pourtant, au recensement de 1937, resté secret, plus de 50 pour cent de la population soviétique se déclare croyante[59]. On put le voir clairement quand, dans les années 40, la nouvelle politique de Staline envers l’Église russe autorisa la réouverture d’un grand nombre d’Églises et l’élection du nouveau patriarche. Attaqué par Hitler, Staline voulut par ce geste lancer une nouvelle unité nationale contre l’envahisseur et modifier son image aux yeux des Alliés. Le peuple russe saisit immédiatement cette occasion pour recommencer à fréquenter les églises, quoique avec une beaucoup de prudence qui bien souvent tenait à distance des cérémonies liturgiques la population masculine active.

Pour les catholiques aussi, la situation fut loin d’être facile. Les catholiques étaient une minorité, et au début ils attirèrent moins l’hostilité des bolcheviks que les orthodoxes. Dans l’Empire tsariste de 1914, vivaient de 15 à 20 millions de catholiques de rite latin. La grande majorité d’entre eux était constituée par les catholiques de Pologne et de Lituanie. Il y avait en outre près de deux millions de fidèles catholiques de rite latin dispersés sur les vastes territoires de l’État russe, jusqu’en Extrême-Orient. Les catholiques, qui appartenaient pour la plupart à des nationalités non-russes (ils étaient Polonais, Lithuaniens, Allemands…) étaient présents dans diverses régions, et notamment en Sibérie. À côté de la grande majorité des Latins, il y avait quelques communautés de catholiques russes de rite byzantin, établies à la fin du XIXe siècle, qui ne comptaient pas beaucoup de fidèles, sous la tutelle de l’exarque Fedorov[60]. L’administration ecclésiastique des catholiques dans l’Empire des Romanov avait toujours subi de sévères limitations de la part du gouvernement. Quand éclata la révolution de février, l’archidiocèse de Moguilev était privé de titulaire, en raison du refus du gouvernement russe de nommer un nouvel ordinaire, et il était administré par l’évêque polonais Cieplak, vicaire capitulaire. En mai 1917, était arrivé à Petrograd de son long exil l’évêque de Vilnius, Mgr de Ropp, qui peu de temps après fut appelé à diriger l’archidiocèse de Moguilev.[61]

Fin 1918, les bolcheviks, profitant de l’effondrement des empires centraux, avancèrent vers l’Ouest et occupèrent des territoires où la présence catholique était plus forte[62]. Les troupes bolcheviques semèrent la terreur parmi les catholiques des provinces occidentales d’Ukraine et de Biélorussie, en grande partie Polonais, qui attiraient l’aversion des soldats bolcheviks pour des motifs religieux et nationaux. Le début de la guerre russo-polonaise des années 1919-1920 rendit la situation encore plus tragique. Dès 1918, O’Rourke, Vicaire général du diocèse de Minsk, écrivait à Achille Ratti, Visiteur apostolique pour la Russie, le futur Pie XI : « Ici la population catholique a été systématiquement anéantie par des bandes de soldats russes bolcheviks : des familles entières, sans égard au sexe ou à l’âge, ont été assassinées[63] ». En Russie, pour les catholiques, la situation était dure, comme le notait l’Exarque Fedorov au début de 1919 : « Nous sommes totalement absorbés par la lutte pour l’existence. À la faim et au froid se sont ajoutées d’autres épreuves : le typhus exanthématique fait rage… Je considère comme un miracle de la bonté divine le fait d’être encore en vie et que notre Église existe encore. Un bon nombre de nos catholiques russes sont morts d’inanition. Les autres se sont dispersés partout pour échapper au froid et à la faim[64] ».

Le 19 avril 1919, l’évêque De Ropp fut arrêté. Les catholiques de Petrograd protestèrent par « des pétitions, des suppliques, des manifestations ». Mgr Ratti écrivit au Vatican : « Le 25 mai, après la grand Messe en l’Église Sainte-Catherine, une foule de dix mille personnes se rendit en cortège à la prison, demandant la libération de Mgr De Ropp ; vu l’état de siège, la chose aurait pu finir tragiquement. Elle se solda par quelques blessés et quelques arrestations et perquisitions[65] ». Grâce à l’intervention du Saint-Siège et de la Croix-Rouge polonaise, l’évêque de Ropp fut libéré dans le cadre d’un échange de prisonniers entre Russes et Polonais, et conduit à Varsovie. Mais la persécution s’intensifiait contre l’Église catholique. Dubowski, évêque de Lutsk-Zhytomyr, affirmait en octobre 1919 que trois prêtres de son diocèse avait était tués. Et Kessler, évêque de Saratov, écrivait en décembre de cette même année :

« Par un bienfait divin singulier, nous ici, nous avons été libérés par les bolcheviks, après que dans la région ont été tués quatre de nos prêtres, que de nombreuses églises ont été profanées et saccagées, et même que dans deux églises le très saint Sacrement a été jeté à terre et foulé aux pieds. De nombreuses paroisses ont été brûlées par des bandits, et beaucoup de fidèles catholiques ont été tués. Entre-temps, il y a un manque de blé et de nourriture si grand qu’il n’y a pas de mots pour de le dire. Il serait long et impossible de décrire les souffrances et les maux qui nous accablent[66]. »

En 1922, l’évêque Cieplak, qui avait remplacé de Ropp à Moguilev, recommanda aux prêtres de s’opposer aux réquisitions d’objets sacrés. Pour leur opposition, l’évêque Cieplak, treize prêtres latins et l’Exarque Fedorov furent convoqués à Moscou. Leur départ pour la Capitale eut lieu dans l’émotion générale de la communauté catholique : « Tous les catholiques de Petrograd qui le pouvaient vinrent à la gare dire adieu à leurs pasteurs. Ce fut une scène grandiose et très émouvante[67]… ». À Moscou, ils furent tous arrêtés et soumis à un procès, qui débuta le 23 mars 1923. L’atmosphère du procès – raconte un des présents – « rappelait beaucoup l’époque de Néron[68] ». Le principal chef d’accusation, outre celui d’activité contre-révolutionnaire, étaient l’opposition à la confiscation et aux dispositions soviétiques sur la séparation de l’Église et de l’État. La sentence fut particulièrement dure : l’évêque Cieplak et son vicaire général, Mgr Budkiewick, furent condamnés à mort, les autres à des peines de détention. Après les interventions du Saint-Siège et d’autres États, le Comité exécutif central promulgua un nouveau décret avec les dispositions définitives de la sentence qui corrigeait en partie le contenu des décisions du tribunal :

« Attendu que le citoyen Cieplak est un représentant de la doctrine religieuse qui faisait l’objet d’une répression au temps du tsarisme et de la république bourgeoise, et que par conséquent l’adoption à l’encontre de Cieplak d’une mesure pénale, qu’il mérite pleinement, pourrait être interprétée par les franges arriérées des citoyens catholiques de la République socialiste soviétique russe, dont les préjudices religieux furent exploités par Cieplak et par ses adeptes, comme une mesure dirigée exclusivement contre un prêtre appartenant à leur confession religieuse, – en dérogation à la politique punitive de la République – [nous décidons] de commuser la condamnation à la peine capitale infligée au citoyen Cieplak par le tribunal en dix ans de réclusion et d’isolement en régime dur. En ce qui concerne le condamné citoyen Budkeiwicz, qui à l’activité criminelle de caractère religieux a ajouté une activité contre-révolutionnaire évidente et ouverte, en contact direct avec un gouvernement bourgeois étranger hostile à la République soviétique, et étant donné que le citoyen Budkiewicz a profité de sa condition de prêtre pour accomplir des actes évidents de trahison envers l’État, la demande de grâce est rejetée[69]. »

Mgr Budkiewicz fut fusillé dans la nuit du 31 mars dans les souterrains de la Lubjanka ou, selon d’autres sources, dans la prison de Sokol’niki. Certains témoignages attestent que « sur le lieu d’exécution, Mgr Budkiewicz se signa, bénit le bourreau et ses deux assistants, puis se tourna de son propre chef vers le mur en priant à voix basse. Le coup de feu du bourreau interrompit la prière du prêtre[70] ». Fedorov passa treize ans en prison et en exil, et mourut en 1935 en exil intérieur[71]. Tant de prêtres et de laïcs, sur lesquels aucun témoignage ne nous est parvenu, accomplirent de tels « voyages » dans les prisons, les camps de concentration et les séjours forcés dans des localités d’exil[72].

La « légalité »

Dans l’itinéraire des chrétiens persécutés au cours des années 20 et 30, il y a de brèves périodes de liberté passées sous un contrôle rigide, qui s’alternent avec les arrestations, les déportations et les séjours dans des camps de travail ou de détention. La persécution suivait le cheminement d’une « légalité bureaucratique », faite d’instances administratives et judiciaires, de codes pénaux, d’articles de loi. Sous ces dehors « civils », la persécution ne perdait cependant rien de sa cruauté. L’Union soviétique mit au point un système judiciaire et répressif bien articulé. Les condamnations avaient pour motif substantiel la pratique de la foi ou la qualification religieuse ; mais ce motif était souvent occulté par d’autres chefs d’inculpations. La condamnation était infligée pour activités anti-étatiques ou pour d’autres crimes, afin d’ôter aux condamnés l’image de persécutés. Cela permettait aux soviétiques de déclarer à l’étranger que les prêtres et les chrétiens n’étaient pas punis comme tels, mais pour les crimes qu’ils avaient commis. La ligne propagandiste suivie par le gouvernement soviétique à l’étranger, face aux accusations de persécution religieuse, consistait en une négation totale des faits. L’énoncé des sentences soviétiques contre les croyants tendaient à salir l’image des condamnés, mais leurs vraies motivations sont évidentes aujourd’hui. Dans son étude sur les camps de concentration, Andrezej Kaminski écrit qu’« en Union soviétique, la foi et la pratique d’une religion furent longtemps des motifs suffisants pour être déporté dans un camp de concentration…[73] ».

La persécution était confiée en particulier aux services de sécurité, qui contrôlaient toute la société soviétique. L’action de ces services s’est tragiquement mêlée à l’histoire des chrétiens en Union soviétique. Le 21 février 1918, le Conseil des commissaires du peuple promulgua un décret sur la sécurité de l’État dont l’application fut confiée à une « Commission extraordinaire panrusse de lutte contre la contre-révolution, la spéculation et le sabotage », en abrégé VCK, puis simplement CK (Tchéka). La Tchéka organisa son propre réseau capillaire dans tout l’immense territoire du pays, avec autorité sur tous les autres organes de l’État et, à partir de 1919, avec le droit de condamner et d’exécuter. Même après la promulgation du nouveau code pénal en 1922, le pouvoir de la Tchéka de condamner sans en référer aux tribunaux révolutionnaires demeura substantiellement inchangé. Au-dessus de la Tchéka, il n’y avait que le Comité central du parti communiste. En février 1922, la Tchéka fut abolie, et ses pouvoirs furent transférés à l’Administration politique de l’État, la Guépéou (GPU/OGPU). À ces deux systèmes judiciaires parallèles correspondaient deux systèmes pénitentiaires parallèles : l’un géré par le Commissariat du peuple aux affaires intérieures et l’autre directement par la Guépéou. Une série de camps, comme celui des îles Solovki, étaient une sorte « propriété privée » de la GPU. À partir de 1929, tous les camps passèrent sous le contrôle direct de la GPU. Les sentences de la GPU étaient prononcées par une troïka de fonctionnaires. Les condamnations étaient : la déportation ou la résidence surveillée, l



Article ajouté le 2008-05-22 , consulté 109 fois

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