Bienheureux Léonide Féodoroff

la Russie et l'Europe par Martin Malia

LA PLACE DE LA RUSSIE DANS LE DEVELOPPEMENT CULTUREL EUROPEN

ROME-BYZANCE-KIEV

Par Martin Malia, cours donné au Collège de France, reproduit dans Plamia 61


Etudier la place de la Russie dans le développement culturel de l'Europe, c'est, d'une façon ou d'une autre, parler de religion. En effet, lorsqu'il s'agit de la période qui va du IVème siècle après Jésus-Christ jusqu'à l'année 1700 (cest-à-dire jusqu'à l'âge des Lumières), lorsque l'on dit culture, on dit religion, puisque la religion a été le coeur de la culture de cette époque. Non seulement on dit religion mais on dît christianisme, puisque le christianisme, sous une forme occidentale ou orientale, se trouve être la religion de tous les pays européens.

On peut rappeler que la civilisation européenne, dans le monde post-romain et chrétien-barbare, commence à prendre forme à l'ouest en Gaule dès le Vème siècle ; elle atteint l'Europe centrale et orientale un peu avant l'An Mil ; et finalement gagne l'Europe du Nord, la Scandinavie et la Lituani.e etc. bien après l'An Mil, Cette civilisation européenne consiste dans la fusion des royaumes barbares avec l'héritage romain. Héritage qui confère à ces sociétés barbares un idéal, assez lointain mais néanmoins réel, qui portera ses fruits beaucoup plus tard sous la forme d'un Etat véritable. Quant au contenu de cet héritage, il est constitué par une série de valeurs spirituelles et morales collectives comme aussi d'institutions qui proviennent de l'Eglise chrétienne. C'est cette création qu'il s'agit de considérer aujourd'hui et de voir la place de la Russie dans cette histoire du monde chrétien postconstantinien.

Les choses seront considérées sous leur aspect social et politique
lI s'a=it de saisir l'influence du christianisme, de l'organisation ecclésiasticue, sur la société, sur l'Etat ; et, en général, il s'agit de voir le développement d'une conscience collective : ce que l'on appelera plus tard une conscience nationale. Je n'ai pas i"intention d'entrer beaucoup dans les questions théologiques proprement dites mais elles seront évoquées pour autant qu'elles touchent aux questions politiques, sociales, institutionnelles et aux questions de conscience politique, nationale.

ANTITHESE RUSSIE-OCCIDENT

Evidemment c'est à propos des formes religieuses en Russie que l'antithèse Russie-Occident est née pour la première fois dans les années 1830-40, c'est-à-dire à l'époque romantique du siècle dernier. J'ai déjà signalé au début du cours que c'est seulement à cette époque-là (après une longue période où l'Europe avait l'impression que la Russie était plutôt assimilée comme à l'époque des Lumières du XVIII"s.) que l'antithèse Russie-Occident prend forme. Au début de l'époque romantique, l'on redécouvre le Moyen-Age, êt dn attribue une valeur suprême à la culture religieuse du Moyen-Age, tandis que, à l'époque des Lumières, le Moyen-Age était tout simplement une époque de ténèbres entre l'Antiquité et l'époque moderne.
La découverte du Moyen-Age, et dnnc de l'Eglise du Moyen-Age, met en évidence le fait que la Russie provient de Byzance, alors que ce qu'on appelait à cette époque-là et que nous appelons toujours l'Occident, provient de l'Eglise de Rome. Puisque la religion chrétienne et son expression institutionnelle, ecclésiastique, signifie toute une culture, toute une civilisation, il s'ensuit que, puisque la Russie est grecque et orthodoxe de religion, à la différence du reste de l'Europe latine et catholique (sauf le su-' des Balkans), cette Russie appartient à une autre culture que celle de l'Occident.
Certes ce contraste n'épuise pas la question parce que d'abord cette division des Eglises ne remonte pas à la fondation du christianisme. Ensuite je crois qu'on peut démontrer que cette division existe, mais à l'intérieur' d'une certaine unité, même aux époques de la plus grande hostilité entre Latins et Grecs, comme on disait aux X°-XIII° siècles. En fin de compte, i_ faut noter qu'à partir de cette année 1700 toute la chrétienté, ou, si vous préférez, les deux chrétientés commencent à être sécularisées.
Cette sécularisation, entre autres raisons, explique pourquoi la Russ.. a pu entrer avec une si grande facilité dans le concert de l'Europe du XVIII0 siècle, car avec le siècle des Lumières il s'agit du premier siècle séculier depuis. Constantin le Grand; J'ajouterai que le phénomène de sécularisation est, je crois, spécifiquement chrétien, ou plutôt, spécifique d'une société chrétienne ou anciennement chrétienne. En effet, dans la doctrine tout comme dans l'organisation institutionnelle du christianisme, il y a des éléments qui, dans certaines circonstances, suscitent une réact : de rejet, ce qui provoque ce qu'on appelle la sécularisation® Il est beaucoup plus difficile de séculariser une tradition confucéenne par exemple, ou une tradition islamique, que la tradition chrétienne. En pays islamique„ ce que nous appelons modernité n'entraîne pas forcément un refus de la tradition religieuse. En Europe, et généralement dans le monde chrétien en tout cas, modernisation et christianisme entrent en conflit pour donner le phénomène de sécularisation.
On le voit, je vais, encore une fois, prendre une position qui insère. la Russie dans l'Europe, dans un développement d'un christianisme conçu de la façon la plus large, c'est-à-dire comprenant les Eglises occidentale et orientale. Cependant, comme dans tous les autres domaines, il s'agit, dan ce domaine culturel, de faire une place aux adaptations, aux déformations, qui semblent de règle non seulement dans l'Europe de l'est, mais, en grande. partie aussi, dans l'Europe centrale.
Une variante de ce phénomène est constituée par les raporrts de la Russie avec la tradition chrétienne. La Russie, comme chacun sait, est entrée dans le christianisme seulement à la fin du X' siècle, et elle hérite de la forme grecque, byzantine, orientale, du christianismes Mais la question n'est pas si simple, car il faut encore préciser de quelle Byzance, de quelle Eglise orientale elle hérite en ce XI' siècle,

Premièrement le terme Byzance est impropre : les Byzantins ne se sont jamais appelés Byzantins, ils se sont appelés Romains. Le terme byzantin est un terme injurieux de l'époque des Lumières qui ne voulait pas reconnaître à cette monstruosité autocratique le titre de romain. En fait, c'est l'historiographie qui a imposé le terme Byzance, Les hommes de cette ville s'appelaient romains et leur ville s'appelait CONSTANTINOPLE. Nous utiliserons le terme Byzance parce qu'il est accepté.
Ensuite, de quelle Byzance,_de quelle Eglise grecque, de quelle Eglise orientale, héritent-ils ? Bien sûr c'est celle de la dynastie macédonienne celle qui règne grosso modo depuis le milieu du IX siècle jusqu'au milieu du XI° siècle, L'Age des empereurs macédoniens passe pour être l'Age d'or de la civilisation et de la culture byzantine et également de la puissance
de l'Empire byzantin. Mais il ne s'agit pas de l'Empire byzantin de toujours de l'Empire oriental romain de toujours, ni même de l'Egl se orientale de toujours. Il s'agit d'une Eglise grecque, constantïnopolitaine, qui déjà possède une sorte de "conscience à moitié nationale". Elle a déjà conscience de constituer quelque chose d'à part et de supérieur dans le monde chrétien.
Or il n'en a pas toujours été ainsi. La création d'un Empire byzantin, différencié de l'Empire romain occidental, est quelque chose de récent à l'époque de la conversion de la Russie au christianisme.. Nous avons déjà
vu, dans notre première leçon, que le terme "Europe" (qu'utilisaient l'époque grecque classique, puis l'époque hellénistique) était peu employé à partir de la christianisation de !'Empire romain. On parlait au contraire de la "romanitas" qui englobait la "latinité" à l'ouest et la "grécité" à l'est. La romanitas est la chrétienté, la res publ ça chr stiana. Telles ont été les coordonnées du monde méditerrannéen et plus tard post-romain barbare jusqu'aux XV°-XVI° siècles. C'est seulement à cette époque-là que le terme d'Europe commence à être utilisé mais toujours avec un sens double : il s'agit de l'Europe occidentale, une Europe qui est toujours une chrétienté latine. Pendant longtemps l'accent n'était pas mis sur latinité, grécité, l'accent était mis sur un concept plus vaste, la romanitas, la chrétienté.


LA GENESE DE CONSTANTINOPLE

Il vaut la peine de définir les étapes par lesquelles, à l'époque des Macédoniens, dans ce monde qui se pensait toujours essentiellement comme la chrétienté, Byzance a pu se former un peu à part. Le premier trait de la religion byzantine primitive c'est son caractère urbain. Il y avait relativement peu d'implantations dans les campagnes. En tant que religion urbaine la nouvelle Eglise était plus forte en Orient, au sens romain du terme, c'est-à-dire la partie orientale et grécophone de l'empire`, qu'en Occident. De multiples raisons expliquent cette situation : la nouvelle religion est née en Méditerranée orientale. En Occident, en dehors de Rome, Carthage, Lyon, il y avait beaucoup moins de grands centres qu'à l'est. Donc c'est une religion urbaine, de langue et de culture grecques et latines, grecques à l'est, latines à l'ouest, mais ce fait ne posait pas de grands problèmes   



Article ajouté le 2009-01-09 , consulté 68 fois

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